Qui voudrait aujourd’hui de l’Ukraine en guerre ?

Une tribune parue dans Le Monde du 9 septembre 2014.

Le cessez-le-feu conclu vendredi 5 septembre à Minsk avec les séparatistes pro-russes des républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk n’a duré que vingt-quatre heures. Dans la nuit de samedi à dimanche leurs tirs d’artillerie lourde ont repris aux abords du port de Marioupol, sur la mer d’Azov.

À Kyiv, cet accord fut reçu comme un mal nécessaire. Il s’agissait d’éviter de nouvelles victimes civiles et militaires, de libérer les soldats prisonniers, mais aussi de rassurer Berlin, Bruxelles et Washington—dont les préférences vont vers une solution diplomatique à la guerre, quel qu’en soit le prix à payer pour l’Ukraine— et enfin, laisser l’armée en lambeaux se ressourcer. Peu nombreux étaient cependant ceux qui croyaient que le cessez-le-feu allait durer. Beaucoup étaient en colère face au cynisme de la Russie, cet agresseur qui agit caché et anonymement.

En effet, Moscou privilégie des modes opératoires de contournement pour déstabiliser l’Ukraine. Des citoyens russes, d’anciens militaires ou agents des services de sécurité, qui avaient combattu dans d’autres guerres, prêtent main forte aux séparatistes du Donbass. Pour le Kremlin, il s’agit de simples volontaires. Beaucoup ont cependant été approchés ou recrutés par des bureaux de recensement militaire (voenkomaty), ces relais locaux du ministère de la Défense russe. Lire la suite

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Lviv, entre deuil et colère contre le Donbass

Au cimetière Lychakivs’ke, à Lviv, en Ukraine occidentale, une section accueille depuis peu les soldats tombés au combat dans le Donbass, à l’est du pays. Elle est aménagée sur le site même du mémorial aux combattants de l’UPA, le mouvement insurrectionnel antisoviétique des années 1940-1950. C’est donc côte à côte que les héros d’hier et d’aujourd’hui se reposent dans la mort. Ils se seraient passé le flambeau dans ce combat pour la souveraineté de l’Ukraine, remise en cause hier par l’URSS et aujourd’hui par la Russie.

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Onze tombes. Onze croix en bois. Onze portraits de soldats, originaires de Lviv. Sur certaines photos, des jeunes garçons à peine majeurs. Des couronnes de fleurs de la part de leurs familles et leurs amis. Des mots d’adieux de la part de leurs veuves esseulées. Des visiteurs s’arrêtent, se recueillent, font un signe de croix. Une mère inconsolable en deuil pleure son fils.

La guerre et son lot de victimes radicalisent, au fur et à mesure que de nouveaux cercueils arrivent à Lviv et sa région. Des discours de rancœur et de colère sont ici nombreux contre ceux qui fuient le Donbass, à feu et à sang, et qui viennent chercher refuge par ici, au pays des « banderovtsy ». Les gens du Donbass seraient des fainéants et des profiteurs. Ils refuseraient de s’engager dans l’armée et de défendre leur pays. Et ce sont les gars de l’Ouest qui en paient, comme toujours, le prix.

Pour ce qui est de l’avenir du Donbass, il aurait fallu le laisser partir encore au printemps, s’en séparer une fois pour toute car c’est un territoire trop différent. Or, maintenant que la guerre est allée trop loin et qu’elle a traversé tant de vies, il faut résister jusqu’au bout. Surtout ne pas céder face à Poutine. Le cessez-le-feu, on n’y a pas trop cru par ici. « Mon mari a été tué sur le Maïdan, alors qu’un cessez-le-feu était déclaré. Ce n’est qu’une illusion. Comment puis-je y croire après tout ce qui s’était passé ?» dit la femme d’un combattant tué par un tir de sniper le 20 février dernier et au repos éternel ici même, à Lychakivs’ke.

Le gros des efforts de solidarité va, du coup, vers l’armée, les soldats, qui combattent au front ou qui sont blessés. Comme partout ailleurs, on procède par des cercles de proches, d’amis et de connaissances. La méfiance vers l’institutionnel est trop grande. On collecte des fonds, on achète des munitions ou des vêtements d’hiver pour des bataillons de volontaires, où des amis s’étaient faits engagés, ou encore pour des régiments de l’armée basés habituellement à Lviv.

L’empathie sociale envers les déplacés du Donbass, pourtant forte encore au printemps, s’est en conséquence, brisée. Difficile de louer un appartement, lorsqu’on a la propiska (enregistrement) de Donetsk. Certains propriétaires prient même les rescapés de l’Est de ne pas les déranger. Difficile de trouver un emploi, alors que l’image de sous-homme leur colle à la peau. Les ONG, telle la section de Crimée SOS à Lviv, sont les rares à assister ces quelques 2300 personnes déplacées du Donbass (sur 5800 officiellement enregistrées à Lviv). Autant de situations d’assez mauvaise augure pour une éventuelle réconciliation. La distance paraît insurmontable.

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Fourche agricole, treillis et kalach : ingrédiens du succès d’Oleh Liachko

Quand Oleh Liachko parle, il ne mâche pas ses mots. Il ne lésine pas non plus sur des épithètes injurieuses. Invité sur le plateau du débat télévisé « Svoboda slova » (Liberté de parole) de la chaîne ICTV, en ce lundi 21 juillet, il assène : « Vous dites renouvellement du pouvoir ? Les gens l’ont revendiqué sur le Maïdan. Quelle honte que de voir aujourd’hui siéger au Parlement ces vendus d’élus communistes. Mais aussi les restes de la bande à Ianoukovitch. C’est une honte ! C’est la cinquième colonne qui saborde tout projet de loi à la faveur de l’Ukraine. Pour combien de pièces en argent ont-ils vendu la Patrie ? A vos fourches, citoyens ! Un coup de pied dans le cul de ces parasites ! Un coup de fourche aussi ! Qu’ils aillent au diable et ne siègent plus !».

Député de la Rada suprême et leader du Parti radical, Oleh Liachko est, jusque là, passé pour un bouffon de la politique ukrainienne. Il a cependant créé la surprise avec son statut de troisième homme au scrutin présidentiel du 25 mai dernier (8,3%). Un sondage récent de l’institut KMIS crédite son Parti radical de 12,5% d’intentions de vote aux prochaines élections législatives anticipées. Loin devant Batkivschina (9,3%), Oudar (7,2%) ou encore Solidarnost’, parti du Président Porochenko (3,4%). Ces perspectives radieuses font contraste avec à peine 1% de suffrages que le Parti radical avait recueilli au scrutin d’octobre 2012 et un  mandat d’élu obtenu par Liachko seul.

Ce n’est qu’en 2006 qu’Oleh Liachko, ancien journaliste, entre pour la première fois au Parlement, en qualité de député de la coalition électorale de Ioulia Timochenko (BIouT). Il s’y distingue rapidement par son goût pour la provocation et par ses répliques mordantes. Quatre ans plus tard, Liachko est exclu du BIouT, pour cause d’infractions répétées à la discipline de vote parlementaire. Sa réputation, jugée sulfureuse à la suite d’un scandale sexuel remontant aux années 1990, est alors aussi en cause. Cette rupture avec Timochenko encourage Oleh Liachko à agir solo et à faire du populisme radical son crédo.

Une remontée électorale fulgurante de Liachko s’explique par une conjonction de facteurs. Elle tient d’abord à son populisme qui est sa marque de style préférée et qui renvoie à un ensemble d’opérations rhétoriques, mais aussi de gestes résolus et spectaculaires, en direction du peuple, en faveur du peuple et en écho du peuple.

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Asya, la bonne fée en bleu et jaune

Saïlé s’affiche aux couleurs de l’Ukraine : bottes bleues en caoutchouc et tee-shirt jaune vif. Ce look est parfaitement adapté au temps pluvieux de cette journée du 10 juillet. Il est également « travaillé » pour une visite de solidarité chez des personnes déplacées, ayant fui l’annexion de la Crimée ou la guerre dans le Donbass. Par commodité, Saïlé se fait appeler Asya. Ce prénom russe, qui sonne plus familier à ses interlocuteurs, lui a été donné par ses collègues du cinéma. Le passé et le présent de cette Tatare de Crimée de 24 ans se télescopent brutalement. Son histoire personnelle illustre aussi parfaitement le destin de sa terre natale, la Crimée ukrainienne.

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Entrée dans le monde du cinéma à l’âge de 16 ans, Asya est productrice de films. Son répertoire est très varié entre les films de guerre et les histoires d’amour. « J’ai produit beaucoup de films de guerre. J’ai donc été amenée à me représenter la guerre dans ses moindres détails, sans savoir qu’elle allait, un jour, me concerner» dit-elle. « La guerre… je ne veux pas de guerre. Je suis une fille. J’aime les robes et non la guerre » ajoute-t-elle en rigolant. Ce n’est pas un film de guerre, mais une histoire d’amour qu’elle était en train de réaliser au moment de la révolution du Maïdan. Du coup, elle n’y a pas tellement participé, sa vie étant partagée entre Yalta, où elle résidait alors, et le tournage à Kyiv.

C’est le début de l’occupation de la Crimée par les troupes russes qui la pousse à s’impliquer. Le 27 février, alors qu’elle roule en voiture en direction de Yalta, elle aperçoit une colonne de blindés et de camions sans insignes sur une route à proximité de Simferopol. Elle les identifie comme des troupes étrangères et les photographie. La veille, elle et ses amis ont déjà été alertés par des affrontements entre les Tatars de Crimée pro-ukrainiens et les manifestants pro-russes sur le parvis du Parlement de la Crimée. En rentrant chez elle, Asya dit à sa mère qu’il y aurait une guerre : « Nos parents et nos grands-parents, les Tatars de Crimée déportés en mai 1944, nous ont transmis la mémoire de la déportation. En effet, j’en ai tellement entendu parler par ma mère qui est née en Asie Centrale, à peine deux ans après la déportation. Moi-même je suis née à Samarkand. Ma famille n’est retournée en Crimée qu’au début des années 1990. Quand j’ai vu ces camions vides, je me suis demandé à quoi ces véhicules de transport pouvaient bien servir». Lire la suite

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Ces éternels « problèmes à résoudre » de la Rada ukainienne

« Fermer la buvette parlementaire après chaque pause dans les plénières ! ». Telle est la menace brandie en ce mardi 19 juin par Oleksandr Tourchinov, Président par intérim de la Rada suprême, face à un hémicycle quasi-désert. « Il n’y aura ainsi moins de tentation pour certains de se détendre à la buvette pendant que les autres travaillent. Je demande aux présidents des groupes parlementaires d’évoquer cette question d’absentéisme avec leurs membres. A chaque fois c’est la même histoire et les mêmes problèmes à résoudre».

Des « problèmes à résoudre», le parlementarisme ukrainien en connaît. La Rada suprême se démarquent au quotidien par toute une série de comportements « officieux» de ses élus. La liste en est longue : absentéisme, vote pour les absents, changement d’affiliation, violences. Ces pratiques persistantes au fil des années se situent à l’opposé des exigences du règlement intérieur de la Rada. Elles s’écartent aussi du modèle idéalisé des comportements d’assemblée. Elles sont, du coup, stigmatisées, épithètes péjoratives et actions collectives à l’appui, par les entreprises civiques de moralisation de la politique tels que Chesno, Opora ou Perevybory. Face à cette délégitimation, ces pratiques sont, au contraire, justifiées ou banalisées par les députés pour lesquels elles font pleinement sens.

Alors qu’on s’attendait, fin février, à un changement radical, la révolution du Maïdan n’a pas apporté de solution à ces « problèmes à résoudre » du Parlement. Les « jeux » avec le règlement intérieur, en particulier avec la procédure de vote, sont toujours la norme dans le fonctionnement quotidien de la Rada. La séquence la plus connue à cet égard pendant le Maïdan est le vote, le 16 janvier, à mains levées et sans décompte de voix, des lois liberticides prenant pour cible la contestation. Lire la suite

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Pour quand le renouvellement de la Rada ?

Les élus de la Rada suprême, le Parlement ukrainien, sont renvoyés au purgatoire en ce mardi matin, le 17 juin. Ce sont des militants civiques, des permanents de l’Autodéfense du Maïdan et de simples citoyens qui sont venus leur rappeler, sur le parvis du Parlement, leurs fautes à expier : absentéisme, corruption d’électeurs, vote en infraction du règlement ou encore vote en place et en lieu de collègues absents qualifié par le terme de knopkodavstvo (pression mécanique et sans réflexion, en vertu de la discipline partisane, sur les boutons du système électronique du vote). Sur les pancartes brandies, on lit ici et là : « la Rada n’est que trahison » (Rada—Zrada), « Les députés corrompus —à l’épreuve de l’élection ! » (Deputaty —na perevybory !), « À bas les élus corrompus, absentéistes, actionneurs de boutons de vote et traîtres » (Get’ korruptsionery, progul’nyky, zradnyky ! ».

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photos disponibles sur le site de l’initiative civique Perevybory https://www.facebook.com/perevybory

Pour accéder à l’entrée centrale du Parlement, les élus sont aussi obligés d’emprunter un étroit « couloir de la honte » formé par des protestataires avec brosses, balais ou morceaux de savons à la main. Ils sont également amenés à marcher sur des bandes de papier dépliées au sol, à l’effigie de leurs collègues, qui avaient voté, le 16 janvier, des lois liberticides prenant pour cible la révolution du Maïdan et ses participants. Enfin, les députés, pressés de trouver refuge à l’intérieur du bâtiment, se voient proposer de signer une pétition en faveur d’élections parlementaires anticipées d’après de nouvelles règles du jeu. Lire la suite

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Une difficile séparation d’avec le Maïdan

« Qui sont ces gens sur le Maïdan ? Que font-ils à Kyiv, alors qu’une guerre non-déclarée nous est livrée à l’Est ? On leur propose de s’engager. Ils nous répliquent qu’il y a encore des choses à faire par ici ». Ces propos de Semen Sementchenko, commandant du bataillon « Donbass », formé pour délivrer les régions de Donetsk et de Lougansk de la mouvance séparatiste, trouvent un large écho dans la capitale. Ses habitants sont nombreux à s’interroger sur l’identité de ces permanents qui occupent toujours la place de l’Indépendance. Les Kyiéviens expriment aussi leur méfiance vis-à-vis d’eux et se demandent si « ces gens-là étaient bien ici pendant les trois mois de la révolution ». Ils questionnent également leurs motivations. Ils s’interrogent, enfin, sur leurs difficultés à réintégrer la vie civile ou militaire. Ceci à la différence de la majorité des participants du Maïdan qui sont revenus, pour certains, à leurs occupations d’avant la révolution ou intégré, pour d’autres, des structures du ministère de l’Intérieur (Garde nationale, bataillons citoyens de la défense territoriale Dniepro, Azov ou Donbass).

Ceux qui restent sur le Maïdan, tel Evhen, 40 ans, ouvrier en bâtiment de Loutsk (Volhynie), prétendent que la révolution doit se poursuivre en l’absence de changements. Les premières nominations effectuées par le Président P. Porochenko ou encore les élections au Conseil de Kyiv qui consacrent la continuité des élites et des pratiques leur donnent quelque part raison. Cependant, la difficulté de Evhen et de ses collègues à quitter le Maïdan tient aussi à d’autres facteurs. Lire la suite

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