Au poste-frontière de Stanytsa Louhanska, les misères d’un passage quotidien

Deux files d’attente se forment quotidiennement devant le poste-frontière (kontrol’nyi punkt v’izdu-vyizd en ukrainien) de Stanytsa Louhanska entre territoires sous contrôle de Kyiv et ses territoires séparatistes. D’un côté, des hommes jeunes et costauds avec de grosses charrettes chargées de cartons. De l’autre, des personnes âgées, toutes seules ou accompagnées, en appui sur leurs cannes, têtes recouvertes d’un chapeau, d’un simple fichu ou d’une casquette. Certaines trainent un diable(1) derrière elles avec quelques affaires accrochées dessus, d’autres tiennent à la main leurs sacs plus au moins chargés. D’autres enfin poussent leurs proches en fauteuils roulants. Les deux files se joignent plus loin dans un long couloir grillagé et avancent lentement vers la zone des contrôles. Tous attendent sous un soleil écrasant leur tour pour traverser la ligne de contact et se rendre en République autoproclamée de Louhansk (LNR). En cette journée de fin juin 2018, la température grimpe à quelque 30°C.

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Près de 10 000 personnes transitent quotidiennement par ce poste, unique point de passage officiel entre zones gouvernementale et  séparatiste dans la région de Louhansk (2). Ce poste a aussi ceci de particulier qu’il n’est ouvert qu’aux piétons, alors que les quatre postes-frontière de la région de Donetsk — Hnutove, Novotroitske, Marinka et Maïorske — permettent la traversée tant à pied qu’en véhicule.

Le pont qui, enjambant le fleuve Siverski Donets, reliait Stanytsa Louhanska (14 000 habitants en 2013) à Louhansk a été sévèrement endommagé au début de la guerre. Deux explosions, en janvier, puis en mars 2015, ont creusé un cratère en plein milieu, sans provoquer d’effondrement de la structure, mais interdisant la circulation automobile. Des échelles en bois ont été apposées de part et d’autre de la partie affaissée afin de permettre la descente, la traversée d’une parcelle très fragile, puis la remontée. L’ouvrage ainsi bricolé subit depuis des travaux d’entretien régulier grâce aux fonds d’ONG humanitaires internationales, notamment le CICR. Toutes les propositions de réparer le pont et de le rouvrir à la circulation automobile sont cependant rejetées par les parties en conflit, par peur, entre autres, d’une avancée ennemie. Le Siverski Donets constitue, en effet, une barrière naturelle qui sépare Stanytsa Louhanska, vaste zone plate et pavillonnaire sous contrôle gouvernemental, des collines boisées en territoire séparatiste qui la surplombent de l’autre côté.

Ouverts dès 2015 par le Service de sécurité de l’Ukraine (SBU) pour contrôler la circulation des personnes et des marchandises dans la zone d’opération antiterroriste (3) les cinq postes-frontière sont dotés d’une infrastructure très sommaire. Leur statut juridique incertain — créés par une circulaire du SBU, mais non existant au regard de la loi (4)— rend problématique leur financement : aucune ligne budgétaire spécifique n’a jusque-là été allouée à leur fonctionnement, aménagement ou entretien.

Au poste de Stanytsa Louhanska, on trouve ainsi quelques préfabriqués pour les personnels du Service des gardes-frontières, du Service fiscal et du SBU en charge des contrôles. Le Service des situations d’urgence a aménagé, sous une grande tente militaire, un poste de premiers soins. Un médecin de l’hôpital de Stanytsa Louhanska y est aussi détaché à la journée, ce qui provoque les récriminations des pouvoirs locaux qui se plaignent du manque de personnels et de fonds pour soigner leurs propres administrés. Même situation pour une équipe d’ambulanciers de la ville Schatsia (à 30 km) qui est affectée à la demi-journée au poste de Stanytsa, alors qu’elle est censée, aux côtés de trois autres équipes, couvrir par des routes défoncées une zone large de près de 50 km.

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Des organisations internationales (Mercy Corps/USAID, UNHCR, CICR) viennent suppléer aux manquements de l’action publique. Des cabines sanitaires mobiles sont installées à l’entrée ou à la sortie du poste-frontière. Un toit en plastique a été dressé au-dessus du couloir d’attente. Des fauteuils roulants sont mis à disposition des voyageurs. Le CICR a ouvert, à la sortie de la zone des contrôles, un abri chauffé en hiver et ventilé en été, où l’on peut se reposer après plusieurs heures d’attente, boire de l’eau fraîche ou du thé, recharger son téléphone portable.

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Une traversée longue et épouvante pour les plus fragiles

La traversée de la ligne de contact via le poste de Stanytsa Louhanska reste éprouvante. De longues heures d’attente à l’air libre en toute saison, sur un terrain ouvert aux tirs, délimité par des barbelés et des sacs de sable empilés, entouré de panneaux « danger mines ». Des visages crispés, des larmes aux yeux, des malaises fréquents et même parfois des décès. Lors de notre visite, il fallait 2-3 h pour accomplir les formalités du côté gouvernemental : contrôle des passeports et des laissez-passer électroniques, contrôle douanier et même une éventuelle vérification par le SBU. À la sortie de la zone de filtrage, après une courte halte au point d’eau, aux sanitaires ou encore à l’abri du CICR, les voyageurs devaient faire la traversée du pont, puis endurer quelques heures d’attente de l’autre côté, au poste-frontière de la LNR. Leurs compatriotes souhaitant se rendre à Stanytsa Louhanska devaient attendre, eux, 6 h après la traversée du pont, les vérifications étant plus rigoureuses et plus lentes à l’entrée qu’à la sortie des territoires sous contrôle de Kyiv.

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Ces conditions sont particulièrement pénibles pour les plus fragiles, à savoir les personnes âgées de plus de 60 ans, qui constituent le gros du contingent des voyageurs par delà la ligne de contact. Leurs maigres ressources leur interdisent tout détour en minibus ou en voiture par Maïorske, le poste-frontière le plus proche de la région de Donetsk et ouvert à la circulation automobile. C’est d’ailleurs pour survivre et percevoir leurs pensions de retraite que beaucoup parmi ces personnes empruntent le chemin de Stanytsa Louhanska tous les cinquante-huit jours.

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L’Ukraine a soumis, dès 2015, à des conditionnalités strictes  le versement des pensions pour ses citoyens résidant dans les républiques séparatistes : obligation d’enregistrement en tant que déplacés internes en zone gouvernementale et interdiction de séjours de plus de 60 jours en territoires séparatistes, contrôles divers auprès des administrations publiques nécessitant la présence physique des concernés. Un parcours de combattant pour faire valoir son droit à la retraite. Tout écart à la règle est sanctionné par la suspension des retraites, l’obligation de recommencer les démarches à zéro et de survivre pendant près de six mois dans l’attente d’une reprise de versements. Ce système accroit aussi la charge de travail des services sociaux ou du guichet de l’Oschadbank de Stanytsa Louhanska : dès le matin, de longues files d’attente se forment devant leurs bureaux, ce qui crée parfois des tensions entre locaux et visiteurs.

Ces difficultés de circulation entre territoires loyalistes et séparatistes dans la région de Louhansk poussent enfin certains à se risquer à emprunter des chemins de campagne en zone densément minée ou encore à tenter une traversée en barque à travers le Siverski Donets. Difficile de connaître l’ampleur de ce phénomène surtout que l’on n’apprend la pratique de ces voies alternatives qu’à l’occasion d’accidents mortels.

Une économie informelle autour du poste-frontière

Guerre, poste-frontière et informel font bon ménage de tout temps. Stanystsa Louhanska n’échappe pas à la règle. Dans un contexte de guerre marqué par l’insécurité physique, la rupture des circuits économiques et un chômage endémique, le poste-frontière est devenu importante source de revenus. Les habitants de Stanytsa proposent tout un ensemble de services à destination de leurs concitoyens en voyage par delà la ligne de contact. Certains sont devenus des professionnels de l’attente dans la file au poste-frontière : dès le matin, ils font la queue pour ensuite céder leurs places contre 200-250 hryvnia (près de 7 €). D’autres proposent des hébergements de nuit — 100 hryvnia pour un lit dans un dortoir (près de 3€) — à de nombreux voyageurs qui n’ont pas le temps d’accomplir toutes les démarches en une journée et se voient obligés de passer la nuit à Stanytsa. D’autres encore offrent des services de transport ou se lancent dans la vente de produits alimentaires (viande, fruits et légumes) aux abords du poste. Ces produits sont moins chers de ce côté-là et réputés pour leur qualité.

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L’immédiate proximité du poste-frontière contribue aussi à raviver les circuits de production et commerciaux d’avant la guerre. Stanytsa Louhanska était alors la place forte de la culture sous serre de légumes (tomates, concombres, poivrons) principalement à destination des marchés de Louhansk, à quelque 25 km. Le conflit armé et le blocus commercial décrété par Kyiv à l’égard des territoires séparatistes ont mis un coup d’arrêt à ces activités : seuls 75  kg de marchandises, de valeur totale inférieure à 10 000 hryvnia (près de 300€), peuvent être transportés par delà la ligne de contact et pour un usage strictement personnel. C’est dans ces interstices que le commerce des légumes se développe depuis.

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De petits producteurs de Stanytsa Louhanska empruntent eux-mêmes le chemin de la traversée pour vendre leur marchandise du côté séparatiste, parfois juste à la sortie de la zone de filtrage. Un aller-retour de ce type-là est toujours plus avantageux que de transporter ses légumes à Severodonetsk, à quelque 130 km. De plus gros producteurs— ou encore des grossistes venus d’ailleurs — passent, eux, par tout un réseau d’intermédiaires. Ils emploient des hommes locaux à la forte carrure — ceux-là se distinguent dans la file par leur physique et surtout leurs charges — pour transporter 75 kg de marchandises sur des charrettes à quatre roues. 300 hryvnia (près de 9 €) pour un aller chargé et un retour à vide. Les plus ingénieux parviennent même, en période de faible affluence, à faire plusieurs allers-retours, multipliant ainsi les quantités transportées et leur propre gain.

L’État ukrainien voit d’un mauvais œil ces diverses stratégies de survie —  commerce de navette de nouveau type, ainsi que ce qu’on appelle le « tourisme des pensions de retraite » — développées par ses citoyens de part et d’autre de la ligne de contact. Or, ces stratégies contribuent à perpétuer les liens sociaux, administratifs, économiques et commerciaux entre l’Ukraine et ses républiques séparatistes. Des liens tenus, mais qui relient encore ces territoires, assurant la continuité malgré les bouleversements provoqués par guerre (5).

 

(1) Appelé « kravtchoutchka », en référence au premier président ukrainien Léonid Kravtchouk, sous la présidence duquel, aux débuts des années 1990, le commerce de navette alors florissant a contribué à un usage massif de ces mini-chariots à deux roues.

(2) Les parties en conflit peinent à s’entendre sur l’ouverture d’un poste-frontière à Zolote, à quelques 90 km de Stanytsa Louhanska, pourtant annoncée encore en 2016. Ainsi, le poste aménagé du côté gouvernemental ne sert ainsi qu’à filtrer les déplacements de Zolote aux villages alentours.

(3) En mai 2018, les opérations militaires à l’est de l’Ukraine ont été requalifiées par Kyiv en Opération interarmées (OOS) et placées sous le commandement des Forces armées et non plus sous le contrôle du SBU, comme ce fut le cas pour l’opération antiterroriste (ATO).

(4) Un projet de décret du Conseil des ministres, actuellement en discussion, est censé remédier à cette situation, en attribuant aux Administrations civiles-militaires (VTsA) des régions de Donetsk et de Louhansk la charge d’aménagement et d’entretien des postes-frontière et en leur allouant des fonds à cet effet.

(5) Organisations humanitaires et de défense des droits de l’homme ukrainiennes sont les rares à défendre l’importance de ces liens. Ils dénoncent ainsi les conditions discriminatoires de versement des pensions aux retraités qui se sont retrouvés, par la force des événements, en républiques séparatistes. Ils demandent également la suppression du système d’autorisation préalable de circulation (laissez-passer) entre zone gouvernementale et territoires séparatistes, ainsi que l’augmentation du nombre de postes-frontière sur toute la ligne de contact. Voir notamment l’interview de la responsable de Vostok SOS, Olexandra Dvoretkaya dans l’émission « Donbass realii » : http://newsvideo.su/video/9238316

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