Novoalexandrivka : des civils coupés du monde extérieur

Quelques têtes pointent à l’horizon, puis des silhouettes d’hommes et de femmes émergent des arbustes et des roseaux. Ils avancent, les uns derrière les autres, bottes en caoutchouc aux pieds. Certains poussent d’une main une bicyclette. D’autres tirent un chariot pliable de course. Ils ont l’air de ceux/celles qui sortent d’un autre monde : la mine hagarde, les traits creusés, l’âge indéfinissable. Ils s’approchent d’un barrage improvisé par l’armée ukrainienne sur une route de campagne, à la sortie de la ville de Popasna (région de Louhansk). Ils présentent leurs papiers d’identité, passent le contrôle, puis forment une file d’attente devant le minibus de Vostok SOS, une ONG d’assistance aux civils de la zone grise à l’Est de l’Ukraine.

Novoaleksandrivka_Live_Ua_Map

Ils sont du village voisin de Novoaleksandrivka, à quelques deux-trois kilomètres de là. Il y a trois ans, ce fut un lieu-dit d’une bonne cinquantaine de maisons. Aujourd’hui, à peine vingt tiennent encore, abritant vingt-six personnes. Le village échappe au contrôle tant des troupes ukrainiennes que séparatistes et subit des bombardements réguliers en plein cœur de la zone grise.

Aucun transport en commun ne relie Novoaleksandrivka au monde extérieur. La bicyclette est le seul moyen de locomotion pour ceux/celles qui ont encore les forces de pédaler. Leurs allées et venues sont cependant soumises à un contrôle d’identité, d’après des listes compilées par les deux parties au conflit. Du côté ukrainien, l’entrée du village est interdite. Même les bénévoles ou les humanitaires rencontrent des difficultés pour y aller. Seule la mission du Comité international de la Croix rouge (CICR) s’y est déjà rendue à quelques reprises, mais du côté séparatiste.

En cette fin avril 2017, les militaires ukrainiens responsables du secteur nous interdisent l’entrée du village. « On est trop proche des avant-postes séparatistes. Dès qu’ils vont vous apercevoir de l’autre côté, ils vont vous tirer dessus », nous lance un chef brigadier. C’est pour cette raison que nous improvisons une distribution de l’aide humanitaire près d’un barrage de l’armée.

Il n’y ni gaz ni électricité à Novoaleksandrovka depuis déjà trois ans. Donc aucun moyen de faire marcher des appareils électroménagers, gros ou petits. Beaucoup s’éclairent le soir à la bougie ou encore, certains, à la torche électrique. Pas de magasin au village non plus. Pas de livraison de pain. Les locaux vivent, comme beaucoup d’autres civils de la zone grise, de la culture du potager ou de l’élevage de petit bétail. La solidarité entre voisins assure la survie des plus âgés ou des plus mal en point : ceux qui se déplacent en bicyclette font des courses pour eux à Popasna, en empruntant un sentier en pleine zone marécageuse. Mais lorsque les hostilités reprennent, même ce chemin-là peut être bloqué.

Il ne reste plus de familles avec enfants à Novoaleksandrivka. Parmi les restants, la plupart sont des retraités, mais il y a aussi quelques couples plus jeunes à l’instar de Lena et de son mari, la quarantaine fringante tous les deux. En juillet 2014, ils ont fui Pervomaïask avec leurs enfants, 12 ans et 6 ans, en laissant derrière eux deux appartements, un atelier de couture et un point de vente. Ayant trouvé refuge dans une maison de campagne à Novoaleksandrivka, ils se sont lancés dans l’élevage de chèvres et ont même investi, en empruntant de l’argent, dans la fabrication de fromage frais. Les mouvements de la guerre ont pourtant vite mis à mal leur nouveau projet, les obligeant à déménager à Popasna, plus éloignée de la ligne de contact, mais exposée quand même à des tirs réguliers. Inconcevable cependant pour Lena et son mari de perdre ce gagne-pain. Et tant pis pour les bombardements. Ils se relayent toutes les 24 heures à la ferme : pendant que l’un y travaille, l’autre est avec les enfants à Popasna. C’est leur façon à eux de se départager les risques et les obligations.

Lors de notre visite, c’est au tour du mari de Lena de travailler à la ferme. Il ne vient près du barrage que pour récupérer leur colis alimentaire. Il échange avec sa femme des fromages confectionnés contre des torches électriques nouvellement rechargées, et repart aussitôt. Lena, qui assure le lien entre bénévoles et locaux, reste, elle, discuter. Un fatalisme glaçant ressort de ses propos lorsqu’elle nous raconte son parcours jusqu’au village : « C’est comme si les snipers jouaient avec nous lors de nos déplacements. J’ai peur à chaque fois. Mais je n’ai pas le choix. Je marche, tenant mon vélo d’une main, et j’entends les balles siffler. Dès que l’une passe tout près “piaw !”, je me baisse. Puis, je me relève, lance tout doucement “chiche ! tu ne m’as toujours pas eue” et je reprends mon chemin ». À défaut de pouvoir maîtriser elle-même ses allées et venues, Lena s’en remet à la Providence ou encore au Seigneur : « On ne peut rien contre le destin », ne cesse-t-elle de répéter, ou encore « tout ne se fait que par la grâce du Seigneur ».

D’autres habitants de Novoaleksandrivka nous font part, à leur tour, de la fatigue des bombardements. « Des boums, boums, non-stop. À peine j’ai le temps de réparer un trou dans ma toiture, qu’un projectile vient en faire un autre », nous raconte Nikolaï, retraité, lui aussi de Pervomaïask. Comme Léna et sa famille, il a fui la guerre en été 2014 pour Novoaleksandrivka et la maison familiale. En apercevant Nikolaï dans la file d’attente, l’un des bénévoles nous glisse « Ce petit vieux, je me souviens de lui. Il a pris un sacré coup. Lors de notre passage, il y a six mois, il avait meilleure mine ». Nikolaï poursuit son récit la culture en zone de conflit : « J’ai planté des petits pois. Les éclats ont tout cassé. Cinq mines restent couchées dans mon potager. Je ne sais pas comment je vais cultiver cette année. L’autre jour, j’ai proposé à l’un des gars de l’OSCE venus chez nous d’aller voir mon potager. Il a rigolé, mais n’a pas osé ».

Malgré ces conditions, chacun se donne, tout comme Lena, une raison de rester. Certains mettent en avant le « devoir de rester » pour s’occuper de leurs proches ou de simples voisins âgés, malades et/ou immobiles. D’autres insistent sur ce sentiment d’inutilité et d’abandon : des « qui aurait besoin de nous ? » ou encore « qui nous attend ailleurs ? » reviennent comme un mème à chaque discussion. Enfin, il y a cet intense attachement à sa terre et à son chez-soi. Un enracinement profond qui exclut toute perspective de départ pour des jeunes comme Lena et son mari, mais surtout pour des personnes âgées. Léna nous raconte l’histoire d’un voisin, Grigoriï Vasil’evitch, 83 ans, malade, immobile depuis peu et ayant besoin de soins. Il refuse de quitter Novoaleksandrivka et attend chez lui la mort approcher. Il a peur que, s’il accepte de partir, de ne plus jamais retourner et surtout de ne pas être mis en terre, conformément à ses souhaits, aux côtés des siens, au cimetière du village. En effet, la dépouille d’une voisine, hospitalisée il y a quelques mois à Pervomaïsak et décédée sur place, n’a pas pu être rapatriée.

Ayant récupéré leurs colis ou encore celui d’un voisin, les gens de Novoaleksandrivka les attachent à l’arrière de leurs bicyclettes, s’attardent sur place, discutent un peu, puis s’apprêtent à reprendre le chemin du retour. Une femme s’inquiète : « Si nous avançons tous en groupe, ils vont trouver ça louche et nous tirer dessus, non ? ». À Léna de la rassurer : « T’inquiètes ! Ils nous observent tous les jours et nous reconnaissent parfaitement à nos silhouettes ». Et ils s’en vont par petits groupes de deux ou trois personnes. Nous voyons leurs silhouettes s’éloigner pour finalement disparaître de notre vue dans des arbustes et des roseaux. Nous nous interrogeons, le cœur lourd, combien répondront à l’appel lors d’une prochaine visite des humanitaires.

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