À Katerynivka, dans la zone grise

Katerynivka, dans la région de Louhansk, un lieu-dit de quelque 300 habitants (plus de 500 avant le conflit armé), étendu sur neuf kilomètres et proche de la ligne de contact. Une ligne mobile tracée, ici comme ailleurs, au gré des combats entre l’armée ukrainienne, qui contrôle une grande partie du village, et les troupes séparatistes à ses abords immédiats.

Carte_liveUaMap
Source : carte de LiveUaMap

Pour accéder à Katerynivka, on passe d’abord un poste-frontière aménagé, côté ukrainien, à la sortie de Zolote[i], puis le dernier check-point tenu par les militaires ukrainiens et appelé « poste zéro ». On roule ensuite sur une route, autrefois goudronnée, mais totalement défaite, bordée de maisons individuelles. Certaines sont endommagées, d’autres abandonnées, d’autres encore habitées par des civils ou squattées par des militaires. Des panneaux de signalisation rouges à tête de mort blanche mettent en garde « Attention aux mines ! ».

Village détruit, Ukraine from carnetsdeterrain on Vimeo.

En cette fin d’avril 2017, les membres de la mission humanitaire de Vostok SOS, une ONG ukrainienne d’assistance aux civils de la zone grise, livrent ici des colis alimentaires et des produits d’hygiène. Une soixantaine de personnes attendent cette distribution à l’entrée du club du village, une bâtisse imposante à grandes colonnes et à toiture refaite. Nous apprendrons plus tard que sa réfection était financée, peu avant le conflit, par un député du Parti des régions en quête de soutiens électoraux.

Plusieurs femmes nous accueillent au club. Larysa, 51 ans, bénévole rongée par l’angoisse que les tirs ne reprennent en pleine distribution de l’aide humanitaire. Olena, 45 ans, directrice du club. Iryna, 67 ans, retraitée et chanteuse-soliste. À mesure que la distribution avance dans le calme, les trois femmes s’engagent plus activement dans la discussion, livrent des éléments sur leur quotidien dans la zone de conflit.

Elles racontent avant tout une Katerynivka qui se meurt petit à petit. Aucun transport ne la relie plus au monde extérieur. Certains se coordonnent avec les quelques voisins motorisés pour aller, une fois par mois, à Hirske, à une vingtaine de kilomètres, où ou encore à Lysytchansk, à 30 kilomètres, pour retirer de l’argent à une banque, acheter des médicaments, faire quelques autres emplettes et rentrer. D’autres marchent sur la route, le long des champs minés, jusqu’au « poste zéro », où ils attendent, en rase campagne et sous la menace de tirs, le passage d’un bus. Toute visite de personne non domiciliée au village, à l’exception des bénévoles ou des militaires, est interdite. Les ambulances n’ont pas le droit d’y rentrer. Les militaires restent le seul recours en cas d’une évacuation médicale d’urgence.

Le dernier magasin d’alimentation a fermé au début du conflit. Seule une petite épicerie privée ouvre ses portes, un jour sur deux, dans la matinée, près du « poste zéro ». Les locaux y achètent du pain, le reste étant peu abordable tant pour les retraités (60 % de la population) que pour les actifs au chômage depuis trois ans. Beaucoup d’entre eux vivaient avant de la vente de légumes ou de produits laitiers à Popasna, à 7 kilomètres d’ici. Mais la ligne de front traverse aujourd’hui la route qu’ils avaient l’habitude d’emprunter. Les aléas de la guerre leur imposent un détour de près de 37 kilomètres, acculant à la perte financière tout vendeur potentiel. D’autres trouvaient du travail dans la grande ville de Pervomaïsk, mais celle-ci se situe aujourd’hui en territoire séparatiste.

La survie ne tient donc qu’à un fragile équilibre entre la culture au potager et l’élevage de bêtes. Sauf que cultiver sous les tirs ou mettre ses vaches au pâturage dans des champs minés revient à jouer avec la mort pour essayer de maîtriser au moins quelque chose dans sa vie. Un villageois a déjà sauté sur une mine, en essayant de récupérer ses bêtes apeurées. L’aide humanitaire — « Fondation Akhmetov », ONG tchèque « People in need » ou encore CICR — est elle aussi d’un grand secours. Sauf que cette assistance est réservée à des catégories particulières (déplacés internes, personnes handicapées ou ayant perdu l’emploi, familles monoparentales), ce qui génère des tensions au village et divise ses habitants.

Larysa, Olena et Iryna nous racontent également l’insécurité physique permanente. Au « poste zéro » nous entendons des « ra-ta-ta-ta » réguliers d’une mitrailleuse, mais les locaux, y compris les enfants, n’y prêtent aucune attention. Des mois sous bombardements ont fini par banaliser toute violence « petit calibre ». C’est l’insécurité des allées et venues par une route exposée aux tirs qui a poussé les parents des quinze écoliers à les scolariser à Lysytchansk, à une trentaine de kilomètres d’ici. Toute une logistique élaborée — des appartements loués et la garde assurée à tour de rôle par les mamans — permet aux élèves de rester sur place pendant la semaine et de ne rentrer à Katerynivka que pour le week-end. Un schéma similaire a été mis en œuvre pour des enfants en bas âge qui vont, eux, à la maternelle de Zolote.

Nos interlocutrices s’épanchent aussi longuement sur les mouvements aléatoires de la guerre et leurs impacts sur le quotidien en zone de conflit. Après les combats intenses entre l’été 2014 et l’hiver 2015, les habitants de Katerynivka ont connu un calme relatif avec seulement des tirs sporadiques. Début 2017, la guerre s’est réinvitée ici avec fracas, rétrécissant le champ des possibles. Depuis, il est inconcevable de se projeter au-delà de l’instant présent. «Nous vivons dans une tension permanente, témoigne Olena. Lorsque je sors de chez moi, je ne sais pas ce qui m’arrivera cinq minutes plus tard. Me voyant à la porte, mon chien se met à hurler et me supplie du regard de ne pas l’abandonner. Je lui dis : “Chut! Je reviens! Attends-moi! ». Il y a des jours, ça tonne tellement fort dehors que je ne sors pas de chez moi. Je reste à l’intérieur et, lorsque les obus se couchent tout près, je saute dans la cave. Se terrer dans la cave procure une illusion de sécurité. Or ce n’est pas un abri sûr, si un obus frappe la maison».

Iryna n’a pas de cave dans sa cabane en rondins empilés, qui fait plus penser à une maison de campagne ou encore à une « datcha » : « Certains jours, les bombardements font trembler les murs. Je m’assois alors sur mon lit, à défaut de pouvoir m’abriter dans une cave, et j’attends que cela passe». À la mi-juillet 2014, Iryna et son mari se sont installés, comme à l’accoutumée, dans leur cabane pour des vacances prolongées. Lorsque la guerre a frappé, deux jours plus tard, leur ville de Pervomaïsk, ils ont décidé de rester à Katerynivka. Quarante-neuf autres habitants de Pervomaïsk venus, eux aussi, chercher un refuge temporaire dans leurs datchas y vivent depuis en permanence.

À la datcha d’Iryna, il n’y a ni eau ni gaz. Le chauffage est au charbon ou au bois, que des humanitaires, principalement le CICR, leur livrent régulièrement. Il y a l’électricité, mais avec des coupures régulières rythmées par les hostilités. En zone grise, un habitat aussi précaire est le lot habituel des civils. Iryna a laissé derrière elle son logement à Pervomaïsk : « Un appartement, un grand frigidaire, des choses accumulées au fil des années afin de vivre tranquillement à la retraite. Nous avons tout perdu en un instant. Impossible d’amener ici les biens qui nous restent là-bas. Si le lien entre l’Ukraine et les républiques séparatistes se rompt définitivement, on n’est pas sûr de pouvoir récupérer un jour quoi que ce soit».

Prises au piège de la guerre, les collègues d’Iryna connaissent elles aussi ce sentiment douloureux. Larysa, elle-même de Popansa, est venue à Katerynivka pour s’occuper de sa mère handicapée : « Si seulement je pouvais partir ! », répète-t-elle. La situation d’Olena est quelque peu différente, mais si tout aussi antinomique du départ : c’est elle qui a fait transporter de Louhansk à Katerynivka sa mère, opérée de la hanche et depuis immobile. Mais ce départ imaginé est aussi difficile à mettre en œuvre lorsqu’on n’a pas de moyens : quelques familles parties au début du conflit sont revenues à Katerynivka où elles ont au moins un logement.

Les trois femmes opèrent aussi une distinction nette entre leur « vie d’avant la guerre » et leur « vie d’aujourd’hui » avec une nostalgie poignante pour l’« avant » et leurs libertés perdues : « Nous étions libres de nos mouvements. Nous pouvions nous promener dans les champs ou cueillir des baies dans les bois. Aujourd’hui, tout nous est interdit. Nous sommes comme encerclés avec des champs minés tout au autour ou des militaires des deux côtés qui ne nous laissent pas passer », soupire Olena. « Je voudrais tellement pouvoir emprunter la route, courte et familière, jusqu’à Popasna. Je voudrais pouvoir aller à Zolote sans avoir à traverser un check-point et un poste-frontière. Je voudrais tellement que des personnes, autres que des bénévoles, puissent nous rendre visite », renchérit Larysa. Tout contact avec le monde extérieur leur rappelle d’ailleurs à quel point leur nouveau quotidien dans la zone grise est singulier : « Nous avons beaucoup changé. Je le remarque surtout, lorsque je sors d’ici pour aller à une réunion avec des collègues à Severodonetsk. Eux se tiennent droits et semblent apaisés, alors que nous sommes courbés, apeurés et prêts à sursauter à chaque chute d’objets », compare Olena.

Nos interlocutrices, tout comme d’autres habitants de Katerynivka, dressent, enfin, un état des tensions avec les soldats ukrainiens venus ici récemment, suite à une rotation, relever leurs collègues. Un modus vivendi peine à s’élaborer entre civils et militaires. « Ils ont occupé des maisons abandonnées dans notre voisinage immédiat. Ils tirent de ces maisons et provoquent l’autre côté. Une, deux, trois provocations et nous recevons ensuite la réplique. La brigade qui stationnait chez nous avant ne se comportait pas ainsi », dénonce Iryna. Elle pointe également la méfiance des militaires à l’égard des civils : «  Ils nous accusent de passer des informations aux séparatistes. Ils nous traitent collectivement de “séparatistes”. Certes, il y a des opinions divergentes parmi nous. Des discussions politiques, susceptibles de mettre à nu ces divergences, sont d’ailleurs évitées chez nous. Mais nous habitons tous du côté ukrainien de la ligne de contact».

À la fin de la distribution de colis, Olena, Larysa et Iryna improvisent une petite tablée : du saucisson et du fromage fait maison, des radis du potager, des chocolats, du thé. Une volonté à la fois de remercier, mais aussi de combler un manque terrible de sociabilités. Iryna, chanteuse-soliste de l’ensemble musical du village, se saisit du micro pour entonner une chanson.

Club à Katerynivka, Ukraine from carnetsdeterrain on Vimeo.

« Impressionnant !, s’exclame Larysa, le calme a tenu tout l’après-midi ! C’est certainement grâce à votre visite. Les deux côtés vous ont vu arriver au village. C’est comme avec l’OSCE, dont le passage au village est toujours synonyme d’un calme provisoire ». « Et si vous restiez chez nous ? », plaisante Olena. Quelques jours après notre visite, début mai, les hostilités ont repris à Katerynivka faisant un mort parmi les militaires, un blessé civil et endommageant plusieurs maisons.

[i] Les autorités pro-russes de la République populaire de Louhansk (LNR) refusent, elles, d’en ouvrir un de l’autre côté. Stanista Louhanska, à une centaine de kilomètres d’ici, accueillant ainsi le seul point de passage ouvert entre territoires loyalistes et la LNR.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.