La circonscription n°102 : le terrain de jeux pour enfants comme ersatz de confiance

La bataille électorale du 26 octobre est terminée. Les résultats officiels sont (presque) établis. Les feux sont éteints. Ayant conclu au caractère démocratique de l’élection, malgré les quelques manquements, les observateurs internationaux sont partis.

Dans la circonscription n°102, Oles’ Dovhyï est déclaré gagnant avec près de 29,90% de soutiens. Son principal adversaire, Andryï Lavrous’, appuyé localement par des journalistes et activistes du Maïdan les plus en vue —Mustafa Nayyem, Serhyï Leschenko et Svitlana Zalishchuk— n’obtient que 8,98 % de voix. Enfin, le candidat « virtuel » du Bloc Petro Porochenko, un ancien associé d’affaires d’Oles’ Dovhyï, recueille 12,33%. Son étiquette partisane a certainement joué en sa faveur, en lui attirant des voix d’électeurs qui aurait pu, potentiellement, soutenir Lavrous’. Elle a ainsi servi à couvrir une tromperie d’électeurs.

La victoire de Dovhyï va, à coup sûr, entrer dans les annales des processus électoraux en Ukraine. D’abord parce qu’elle confirme l’efficacité des registres clientélaires de la mobilisation d’électeurs et donc des échanges politiques de type « dons contre votes ». Pour gagner des soutiens à sa candidature, Oles’ Dovhyï a en effet distribué de nombreux « cadeaux ». Il a ainsi financé l’installation de terrains de jeux pour enfants, cherchant surtout à atteindre, « par ricochet », leurs parents-électeurs. Il a également parrainé des travaux de rénovation d’abris-bus ou de routes publiques, en mauvais état ici comme ailleurs.

terran_jeux_Dovhyi

Photo publiée sur la page Facebook « Stop Dovhyï » : https://www.facebook.com/stopdovgyi

 L’achat de voix a aussi été pratiqué à large échelle. Un billet de 200 hryvnya (près de 13 euros) était offert à tout électeur prêt à signer une sorte de contrat, sans engagement autre que moral, à « rejoindre l’équipe de campagne d’Oles’ Dovhyï». Un autre billet de 200 hryvnya était promis en cas de victoire du candidat. Au total, cette campagne de distribution généreuse aurait coûté à Dovhyï, d’après les estimations les plus modestes, plusieurs millions d’euros.

Au regard de l’ampleur de la corruption, le Comité d’électeurs de l’Ukraine (KVU), un « watchdog» ukrainien en matière électorale, a appelé la Commission électorale centrale (CVK) à invalider le scrutin dans ce territoire. La CVK est cependant restée sourde à ces appels. Elle emboîte ainsi le pas à l’antenne locale du ministère de l’Intérieur qui n’a toujours pas donné suite à de nombreuses plaintes déposées au sujet de l’achat de voix par Dovhyï.

Cette victoire consacre ensuite une conception particulière des rapports de représentation. La confiance entre élus et électeurs en est totalement absente. Aux promesses, baptisées programmes, les électeurs ukrainiens préfèrent des rétributions immédiates. Ils attendent des candidats de leur choix, sinon de l’argent, du moins des réalisations concrètes qui améliorent leur cadre de vie. En effet, personne n’a plus de confiance en ce qu’un candidat, une fois élu, honore ses engagements de restituer des services à un appui électoral antérieur. À cet égard, les gratifications matérielles et/ou financières distribuées en amont du scrutin constituent un ersatz de confiance.

De leur côté, des candidats tels qu’Oles’ Dovhyï, considèrent la satisfaction cette demande sociale accrue comme un gage de leur victoire face à des concurrents. Ils ne lésinent pas sur les moyens et se livrent même parfois une bataille de moyens financiers investis en circonscription. En conséquence, se faire élire devient synonyme de donner, alors que voter suppose nécessairement de recevoir.

Les résultats sortis des urnes sont un coup rude pour le Maïdan et ses activistes. Dur d’accepter la victoire de celui que l’histoire toute récente de l’Ukraine devait plonger dans l’oubli. Dur aussi de se rendre à l’évidence de la prégnance sur le terrain d’anciennes conceptions et pratiques politiques. Dur, enfin, de supporter le cynisme débridé de la direction du Bloc de Petro Porochenko qui avait accepté de jouer la carte de la connivence avec Oles’ Dovhyï. C’est d’ailleurs sur la liste électorale de ce parti que nos trois « gardiens » du Maïdan —Mustafa Nayyem, Serhyï Leschenko et Svitlana Zalishchuk— se sont faits, eux-mêmes, élire au Parlement.

Cependant, leur détermination d’œuvrer, par leur implication en politique, aux nouvelles conceptions de la chose publique n’en est pas ébranlée. En sa nouvelle qualité de député de la Rada suprême, Mustafa Nayyem a pris un engagement en ce sens. Via Facebook, comme d’habitude, son principal outil de communications avec le public : « J’aurai assez de patience et de ténacité pour suivre de près cette affaire de corruption. Je veillerais à ce que les coupables soient punis. Ma première requête d’élu portera d’ailleurs là-dessus ».

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