Dans la circonscrition n°102, deux mondes s’entrechoquent

Deux mondes s’entrechoquent dans la circonscription électorale n°102, au centre de l’Ukraine. Le monde du Maïdan, de ses idéaux et de ses aspirations au renouveau politique. Et le monde de compromissions peu honorables, du clientélisme et de la corruption.

Ce dernier monde est celui d’Oles’ Dovhyï, 33 ans, candidat indépendant au scrutin parlementaire du 26 octobre prochain. Malgré son jeune âge, Dovhyï est un personnage  à la réputation sulfureuse. En sa qualité de secrétaire de la rada municipale de Kyiv, il a participé, entre 2006 et 2011, à la gestion calamiteuse de la capitale par l’ancienne équipe du maire L. Tchernovetskiï. Il a aussi dirigé des opérations d’attribution frauduleuse de vastes terrains constructibles à des promoteurs immobiliers, parmi lesquels ses propres sociétés. Dovhyï s’est ensuite distingué lors du scrutin parlementaire d’octobre 2012. Alors candidat à l’élection dans l’une des circonscriptions de Kyiv, il a offert des gratifications généreuses, tant financières que matérielles, à ses futurs électeurs. De l’argent, des paniers de denrées alimentaires, des appareils à tension au bras, etc. étaient alors échangés contre des promesses de soutien.

Deux ans plus tard, Dovhyï réemploie ces mêmes registres de la mobilisation électorale, comme s’il n’y avait pas eu de Maïdan. Or, ce n’est plus dans la capitale qu’il recherche l’onction populaire, mais dans l’un des districts de la région de Kirovohrad. En effet, par les temps de radicalité qui courent, sa candidature risquerait d’attiser des colères à Kyiv au point de lui faire courir le risque d’être envoyé dans un bac à ordures.

 La situation est différente dans les territoires ruraux du centre de l’Ukraine. Peu connu des populations, Dovhyï peut se refaire ici une « virginité » politique et prétendre que son passé n’était qu’une erreur de jeunesse. Erreur qu’il cherche d’ailleurs à compenser par son patriotisme, cet autre registre de mobilisation très en vogue, qui renvoie au financement de l’effort de guerre. Le marasme économique avec près de 40% de chômage dans la circonscription joue aussi à la faveur de Dovhyï car il stimule une forte demande sociale vis-à-vis de tout candidat à l’élection. Et c’est cette demande que Dovhyï s’emploie à combler. Il finance l’installation des terrains de jeux pour enfants, ainsi que des travaux de rénovation d’abris-bus ou de routes publiques, en mauvais état ici comme ailleurs. Pour lui, il ne s’agit que de la bienfaisance, même si celle-ci a lieu en période de campagne électorale. L’achat de voix se pratique également à large échelle. Le candidat ne lésine pas sur les moyens. Un billet de 200 hryvnya (près de 13 euros) est offert à tout électeur prêt à signer une sorte de contrat, sans engagement autre que moral, à « rejoindre l’équipe de campagne d’Oles’ Dovhyï».

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 Le monde idéaliste du Maïdan

En face, il y a le monde idéaliste du Maïdan et de ses activistes. Ils sont près d’une vingtaine à concourir à l’élection sur des listes partisanes afin de promouvoir, de l’intérieur, l’agenda des réformes. Parmi eux, le journaliste Mustafa Nayyem qui a été le premier, à lancer par Facebook, le 21 novembre 2013, l’appel à la mobilisation protestataire contre le refus du gouvernement de signer l’Accord d’association avec l’Union Européenne. Il y aussi le journaliste d’investigation Sergueï Leschenko et Svitlana Zalishchuk, fondatrice du mouvement Chesno (Honnêtement) qui évalue la transparence des pratiques parlementaires. Tous les trois figurent en positon éligible —n°18 pour Zalistchuk, n° 19 pour Leschenko et n°20 pour Nayyem[i]—de la liste partisane du Bloc de Petro Porochenko (BPP), donnée largement gagnante pour ce scrutin.

Leur décision d’entrer en politique a suscité beaucoup de critiques : « Pour certains, c’est une trahison par rapport à notre mission de vigies. Une grande méfiance s’exprime du coup à notre égard en raison de cette représentation de l’homme politique ukrainien nécessairement corrompu » nous dit Mustafa Nayyem. Svitlana Zalishchouk va encore plus loin : « C’est même douloureux au quotidien. C’est une sorte de crise de l’identité. Nous avons toujours été activistes critiques à l’égard de la politique institutionnelle et ses acteurs. Maintenant, nous devons apprendre, en accéléré, le métier politique et essuyer toutes les critiques ».

Mais endosser ce nouveau rôle politique ne veut pas dire pour autant se plier, sans broncher, aux décisions du parti. Hors de question aussi pour ces « gardiens » de l’héritage du Maïdan d’accepter des arrangements dans les coulisses avec des hommes politiques du passé. C’est une affaire de principe. Leur ancien rôle d’activistes prend ici le dessus sur les attendus de leur nouvelle position d’acteurs loyaux à leur parti. En conséquence, les trois dénoncent la décision du BPP d’investir un ancien associé d’affaires d’Oles’Dovhyï dans la circonscription n°102 et de jouer donc la carte de la connivence. Ils investissent aussi le terrain, contre l’avis de leur parti, pour œuvrer à l’échec de Dovhyï.

En ce dimanche 19 octobre Mustafa Nayyem, Serhyï Leschenko et Svitlana Zalishchuk sont à Svitlovodsk pour pousser six concurrents de Dovhyï à se mettre d’accord sur une candidature unique. « C’est la seule stratégie gagnante », affirme Serhyï Leschenko. « En 2012, Dovhyï a perdu précisément face à un candidat démocratique unique. Le seul qui a eu à l’époque le courage de se présenter contre lui et qui a bénéficié d’efforts conjoints de toute l’opposition anti-Ianoukovitch ».

 Une difficile médiation sur le terrain

La réunion commence à midi, dans une salle du Palais de la culture de Svitlovodsk. Celui-ci porte d’ailleurs toujours le nom de Lénine, alors que la statue de ce personnage a été emportée par l’histoire encore en février. Six candidats, assis sur des chaises disposées en rond au milieu de la salle, parlementent. Choisir un parmi plusieurs n’est pas chose évidente : chacun a ses ambitions personnelles, son argent et ses efforts investis dans la campagne. Des activistes se tiennent dans le dos et mettent la pression : « Si vous ne vous mettez pas d’accord d’ici 13h30, nous choisirons nous-mêmes ».

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Les candidats se lèvent, prennent la parole, l’un après l’autre, parlent tous de l’impératif d’une candidature unique. Mais le problème est que presque chacun se projette dans ce rôle. Tout particulièrement le candidat du Parti radical d’Oleh Liachko qui défend que, d’après les sondages, son étiquette partisane lui assurerait la victoire. Seulement deux prétendants acceptent de se désister au profil d’Andryï Lavrous’, un élu local de 26 ans mais aussi activiste du Maïdan de Kirovohrad. Après un premier tour de table, il devient clair que l’accord est inatteignable pour l’heure.

Afin de dépasser la méfiance, Mustafa Nayyem, Serhyï Leschenko et Svitlana Zalishchuk suggèrent de déléguer le pouvoir de décision à la « hromada » (société civile), c’est-à-dire à une dizaine d’activistes des « conseils du Maïdan » de différents territoires de la circonscription. Tout le monde est d’accord. Un mémorandum, où chacun reconnaît les pouvoirs de cette société civile et s’engage à respecter sa décision, est rédigé, ici même, à la main, sur une feuille A4.

Les six candidats à l’élection se retirent de la salle. Restés seuls, les activistes débattent, se mettent d’accord sur les règles de la sélection : chacun établit une liste de trois candidats par ordre de préférence et on croise ensuite les choix. « Que la démocratie est procédurière! », soupire quelqu’un. À la fin du vote, c’est la candidature d’Andryï Lavrous’ qui s’impose. On se met d’accord pour le présenter comme candidat unique au vitche, l’assemblée populaire prévue pour 14 heures.

Pendant cinq minutes, tout le monde a l’impression que l’affaire est enfin réglée. Mais non. Les désaccords persistent. Le pouvoir, pourtant délégué à la société civile au terme du mémorandum, est contesté, notamment par le candidat du Parti radical de Liachko. Déçu par la décision, celui-ci avance : « ce mémorandum n’est qu’une simple déclaration d’intentions ». Il prétend également qu’il y a eu un malentendu sur ce qu’est la société civile : « La hromada, ce sont des citoyens dans leur ensemble ou une poignée d’activistes ?».

Au vitche, c’est donc la cacophonie. Mustafa Nayyem et Serhyï Leschenko sont obligés d’intervenir devant le public réuni afin d’expliquer le processus de sélection, les risques de division, la corruption d’électeurs pratiquée par Dovhyï. Mustafa en appelle aussi à l’action : « À Kyiv on a décidé de vous vendre. Les états-majors de tous les partis dits « démocratiques », y compris l’état-major du BPP, vont faire semblant que l’élection était honnête. Ceci alors qu’ils avaient troqué vos votes contre de l’argent. Citoyens, ne vous laissez pas faire ! Il faut tenir en échec cette combine. Nous sommes prêts à vous aider ». Son charisme produit un effet. Les dissensions s’apaisent. Dans la soirée, un état-major du candidat unique est même mis en place par des activistes. Mais la bataille entre deux conceptions—ancienne et nouvelle—de la politique ne fait que commencer dans la circonscription n°102. C’est au scrutin du 26 octobre et donc aux citoyens-électeurs de les départager.

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[i] L’Ukraine pratique un scrutin mixte : 225 sièges sont pourvus dans des circonscriptions majoritaires uninominales et 225 autres sont partagés, à la proportionnelle, entre des listes partisanes.

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