Une rancoeur sourde monte en Ukraine vis-à-vis des déplacés de guerre

Une colère sourde monte en Ukraine. La colère vis-à-vis des déplacés de guerre qui fuient par dizaines de milliers le Donbass, à feu et à sang. Près de cinq mois après les débuts de la guerre, l’émoi suscité par leur arrivée retombe. L’élan de solidarité, pourtant exceptionnel dans les premiers jours, se tarit. Les dons se font rares. L’heure est aux discours de rancœur et non plus d’empathie.

À seulement 230 km de Donetsk, dans la ville industrielle de Zaporizhzhia, la rancœur est forte chez les populations locales. Encore hier, celles-ci se sentaient proches de leurs voisins des régions de Donetsk et de Louhansk. Aujourd’hui, sous l’effet corrosif de la guerre, les quelques 7 400 Ukrainiens du Donbass accueillis ici—sur un total de 24 000 pour toute la région—sont devenus des « étrangers ». Le processus de leur disqualification sociale s’est, en conséquence, enclenché, ici comme ailleurs.

Les déplacés chassés du Donbass par la guerre se trouvent, en effet, accusés de tous les maux. Ils refuseraient de travailler et vivraient, tels les assistés, de la solidarité des locaux. Ils seraient mécontents des conditions, pourtant généreuses, d’accueil. Ils réclameraient de meilleurs produits, des logements toujours plus confortables, un traitement de faveur. Un récent reportage de la télévision locale de Zaporizhzhia les a présentés sous les traits de locataires non-solvables et tricheurs. Difficile, en conséquence, de traiter avec des agents immobiliers et de trouver un logement en ville, même lorsqu’on a un peu de ressources.

Les hommes déplacés du Donbass se voient reprochés de ne pas vouloir s’engager et partir à la guerre. Ceci alors que des soldats d’ici sacrifient leurs vies pour défendre un territoire qui n’est pas le leur. Et cette rancœur en lien avec la guerre s’accentue chez les populations locales à chaque nouveau décès parmi les militaires de Zaporizhzhia. Elle se mue aussi en actions de protestation des mères de soldats. En août, puis en septembre, celles-ci sont sorties dans la rue pour réclamer qu’une rotation d’effectifs soit réalisée et que leurs fils, déployés au front depuis plusieurs mois, rentrent chez eux. Pour canaliser cette colère, le gouverneur de la région, Valeriï Baranov, a même demandé une accélération de la procédure de recensement d’hommes mobilisables parmi les migrants du Donbass. Au terme de cette opération, 30 personnes ont été appelées, début août, sous les drapeaux sur près de 1000 potentiellement concernées.

Le soupçon de sympathies avec les séparatistes pro-russes pèse aussi lourdement sur les déplacés du Donbass. Ils agiraient en « agents cachés » de la Russie et représentent donc une menace potentielle pour la région. C’est sous cet angle que les médias ont interprété la bagarre qui avait opposé, le 4 septembre, les ultras de l’équipe de football local « Métallurgiste » à des hommes non-identifiés du Donbass. C’est la manière, jugée trop forte, dont les ultras avaient entonné la chanson « Poutine khouïlo ! la, la, la» (Poutine, l’enculé !), qui a mis, ce jour-ci, le feu aux poudres.

Enfin, les refugiés du Donbass sont tenus responsables de la guerre. Parce qu’ils avaient apporté leur soutien à des revendications souverainistes. Parce qu’ils avaient pris les armes pour s’opposer à Kyiv. Parce qu’ils ont fait le jeu de Moscou et continuent même de le faire. «  Ces gens-là doivent encore se faire pardonner des Ukrainiens » nous déclare un homme d’affaires et activiste de Zaporizhzhia, très concerné par l’effort de solidarité avec l’armée ukrainienne. Ces paroles nous donnent la mesure du gouffre qui ne cesse de s’agrandir entre les migrants de guerre issus du Donbass et le reste des Ukrainiens.

Cette logique de l’étiquetage des populations fuyant le Donbass, est, en effet, ravageuse car elle attaque au plus profond le lien social, ce ciment du vivre ensemble. Elle est aussi réductrice car elle ignore les horreurs de la guerre, les souffrances face à la perte de proches ou de biens accumulés au fil des années au prix de tant d’efforts. Elle passe aussi sous silence l’errance des personnes déplacées de ville en ville, les humiliations quotidiennes, mais aussi leurs identifications très locales et qui ne sont pas forcément pro-russes.

Le récit de Tamila, 41, vendeuse au marché de Horlivka (région de Donetsk), est éclairant à bien des égards. Nous avons rencontré cette jeune femme, le 11 septembre, à Zaporizhzhia dans les locaux de la section du district Ordzenikidze de la Croix-Rouge ukrainienne. Tamila est venue chercher ici des provisions. Elle a eu de la chance car, la veille, la Croix-Rouge avaient organisé une collecte de dons alimentaires dans un supermarché. Si l’appel aux dons n’a pas connu beaucoup de succès, quelques produits avaient quand même été déposés dans des cadis installés à l’entrée. Tamila a pu emporter avec elle de la farine, du sucre, une bouteille d’huile de tournesol à moitié remplie, du saucisson, quelques œufs.

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C’est à la sortie des locaux de la Croix-Rouge que Tamila nous a livré son récit. Elle avait passé, sept jours d’affilée, avec sa fille de 14 ans dans la cave de sa maison, se protégeant des bombardements de part et d’autre. Ne vous méprenez pas sur le mot « cave » (podval). Il ne s’agit pas d’un local en sous-sol bien aménagé. Il est plutôt question d’une sorte de fosse profonde creusée dans la terre où l’on stocke des vivres— pommes de terre, bocaux de conserves, etc.— au frais.

Au bout de sept jours dans cette « cave », les deux femmes n’avaient plus d’eau. Les maigres provisions emportées étaient, elles aussi, consommées. L’air frais manquait également, ce qui risquait d’être fatal pour la fille de Tamila, souffrante de bronchite chronique. Celle-ci a même commencé à s’étouffer. C’est alors que Tamila et sa fille ont pris la fuite. Elles sont parties en robes d’été et en tongs. À aucun moment elles n’ont pensé d’emporter des vêtements chauds. Seulement les papiers d’identité. Elles ont d’abord rejoint Donetsk, puis ont pris la direction de Zaporizhzhia. Sur place depuis le 3 août, elles ont été enregistrées comme personnes déplacées—un certificat en papier, que Tamila garde soigneusement dans une pochette rouge, le confirme—et logées dans une résidence pour ouvriers. D’après Tamila, un « confort très rudimentaire, peu d’espace, mais de l’eau chaude… si seulement il n’y avait pas de cafards ».

La construction d’un nouveau quotidien est difficile avec des problèmes très pratiques. Tamila est sans emploi et donc sans argent. Parfois, même pas un sou pour prendre du pain au magasin. Pas de moyens non plus pour acheter un cartable et des fournitures scolaires pour la rentée. Du coup, sa fille n’est toujours pas scolarisée. Une aide sociale que la jeune femme recevait en tant que mère seule ne lui est plus versée depuis des mois. Elle a fait des démarches à Zaporizhzhia pour restaurer ses droits, mais l’attente est longue. L’administration a envoyé sa requête à Kyiv, puis, de là-bas à Horlivka. « Or qui va leur répondre dans cette ville ? Les responsables de la DNR (République populaire de Donetsk) ? » s’étonne Tamila.

La jeune femme a essayé de trouver un emploi de vendeuse. Au bout d’une journée à vendre dans la rue du kvas —boisson fermentée à base de levure, de pain de seigle et de sucre— elle a été remerciée, sans être payée la somme qui lui avait été pourtant promise. Tamila refuse de le prendre comme un signe de rejet ou de discrimination. « Il y a de bonnes et de mauvaises personnes partout » soupire-t-elle. Elle ne se plaint pas et dit recevoir des gestes de solidarité aussi. Cependant, elle n’a pas renouvelé cette expérience de recherche du travail. De peur de laisser toute seule sa fille. Mais aussi parce qu’elle espère, de tout son cœur, que son passage à Zaporizhzhia n’est que provisoire. Elle se dit en attente d’une « pacification » de la situation à Horlivka : « Dès que ça se calme là-bas, qu’un pouvoir plus au moins stable s’installe, nous allons retourner chez nous ».

D’ailleurs, après la signature du cessez-le-feu à Minsk (Biélorussie) le 5 septembre, Tamila était prête à prendre le chemin du retour. Elle est cependant restée à Zaporizhzhia à cause de sa fille « Je ne voudrais pas l’exposer, de nouveau, à des bombardements. Ça fait tellement peur. Des missiles « Grad », des bombes au phosphore blanc, nous avons tout connu à Horlivka». L’usage de bombes au phosphore à Horlivka ou ailleurs a été, en effet, évoqué dans les médias sans cependant trouver de confirmations définitives.

Ce projet de retour reste pour le moment imprécis. Mais la volonté de rentrer est forte chez Tamila en raison de son sentiment profond d’enracinement là-bas, à Horlivka. Cet enracinement très local prend, d’ailleurs, le dessus sur ses autres identifications : « Horlivka, c’est chez nous, c’est notre territoire, un territoire où nous avons grandi, où nous avons vécu. C’est là bas aussi qu’il nous reste encore quelque chose. Nous avons nulle part ailleurs où aller». C’est pour pouvoir rentrer un jour chez elle, à Horlivka, que Tamila a choisi de fuir à Zaporizhzha et non en Russie. Des récits circulent dans le Donbass sur les difficultés de retour en Ukraine, une fois qu’on est parti en Russie. La Russie est d’ailleurs pour Tamila un « pays étranger. Ce n’est pas chez nous là bas». Elle se dit de Horlivka et donc, quelque peu indirectement, « par ricochet », mais quand même ukrainienne.

Nous lui demandons si son retour à Horlivka est envisageable dans le cas où la ville reste entre les mains de la DNR. Elle répond, triste, par un « oui » : « Parce que c’est chez moi. Parce que ma vie est là-bas. J’ai tellement envie de rentrer chez moi». Beaucoup d’autres avant elle nous ont répété à l’envi cette phrase « tak khotchetsia domoï » (nous avons tellement envie de rentrer chez nous).

Lorsque Tamila revient sur ce qui lui est arrivé ces derniers mois, elle accuse d’abord la DNR. Elle tient ses hommes armés—parmi lesquels des locaux, mais aussi, d’après elles, des ossètes et des russes— pour responsables des violences et des destructions : « Les troupes séparatistes, installées à Horlivka depuis mai, qui ont été les premiers à tirer sur nous. L’armée ukrainienne était alors très loin ». Elle se tait un moment, réfléchit et ajoute : « Mais c’est aussi à cause de Maïdan. Si Maïdan n’avait pas eu lieu, les régions de l’Est ne se seraient pas soulevées ».

Tamila était de ceux et celles qui ont voté au référendum sur la souveraineté du Donbass. Ses paroles confirment que le sens investi dans cette consultation populaire était très différent des desseins de chefs de la DNR. D’après elle, « ce n’était guère pour nous séparer de l’Ukraine. C’était pour obtenir plus d’autonomie, plus de reconnaissance, pour pouvoir utiliser nous-mêmes l’argent du Donbass». Elle regrette aujourd’hui profondément ce vote : « Si j’avais su que toute cette affaire allait tourner ainsi, je n’aurai jamais voté oui. Tout ce que je souhaite est que la paix revienne ». Comme d’autres personnes ayant fuit la guerre, elle parle beaucoup et avec émotion de la paix.

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