Qui voudrait aujourd’hui de l’Ukraine en guerre ?

Une tribune parue dans Le Monde du 9 septembre 2014.

Le cessez-le-feu conclu vendredi 5 septembre à Minsk avec les séparatistes pro-russes des républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk n’a duré que vingt-quatre heures. Dans la nuit de samedi à dimanche leurs tirs d’artillerie lourde ont repris aux abords du port de Marioupol, sur la mer d’Azov.

À Kyiv, cet accord fut reçu comme un mal nécessaire. Il s’agissait d’éviter de nouvelles victimes civiles et militaires, de libérer les soldats prisonniers, mais aussi de rassurer Berlin, Bruxelles et Washington—dont les préférences vont vers une solution diplomatique à la guerre, quel qu’en soit le prix à payer pour l’Ukraine— et enfin, laisser l’armée en lambeaux se ressourcer. Peu nombreux étaient cependant ceux qui croyaient que le cessez-le-feu allait durer. Beaucoup étaient en colère face au cynisme de la Russie, cet agresseur qui agit caché et anonymement.

En effet, Moscou privilégie des modes opératoires de contournement pour déstabiliser l’Ukraine. Des citoyens russes, d’anciens militaires ou agents des services de sécurité, qui avaient combattu dans d’autres guerres, prêtent main forte aux séparatistes du Donbass. Pour le Kremlin, il s’agit de simples volontaires. Beaucoup ont cependant été approchés ou recrutés par des bureaux de recensement militaire (voenkomaty), ces relais locaux du ministère de la Défense russe.

Lorsqu’à la mi-août des soldats contractuels russes qui s’était fait prisonniers dans le Donbass sont exhibés par Kyiv, Poutine nie également. Pour lui, ces militaires « se seraient égarés », alors qu’ils étaient en exercice militaire. Le Kremlin récuse aussi les accusations de fourniture d’armes lourdes et de chars aux troupes séparatistes qui n’avaient pourtant, au printemps, que des fusils mitrailleurs.

Enfin, le cynisme de Poutine révolte parce qu’il demande la reconnaissance des républiques autoproclamées du Donbass sous forme d’un État jusque là inconnu « Novorossia » ou « Nouvelle Russie ». Une commande d’État a même été placée auprès des historiens russes pour en écrire l’histoire officielle. D’autres régions du sud-est de l’Ukraine, telles Kharkiv, Dniepropetrovsk, Zaporijje, Kherson, Mykolaïv ou Odessa, peuplées, entre autres, de Russes et de russophones, auraient vocation d’y adhérer à terme. Cette confusion intentionnelle entre populations russes et russophones souligne ici leur proximité avec la Russie et la responsabilité pour celle-ci de les protéger.

C’est dans ce contexte de guerre « anonyme » qu’il faut comprendre la radicalisation de la société ukrainienne et une évolution en cours de ses préférences géopolitiques et sécuritaires. D’après les récentes enquêtes d’opinion, 44% d’Ukrainiens souhaitent l’adhésion à l’OTAN, alors que 35% sont « contre ». Ce ratio était inverse il y a encore six mois. L’Alliance atlantique est ainsi perçue, pour la première fois depuis des années, comme la seule à même d’aider l’Ukraine à faire face à la Russie. Et c’est l’effet pervers de l’agression militaire russe.

Du côté de l’OTAN, la réponse est tiède. Au dernier sommet de l’organisation, qui s’est tenu à Newport, dans le pays de Galles, les 4 et 5 septembre, il a été décidé d’accorder une assistance militaro-technique à l’Ukraine, mais de ne pas engager d’opération militaire sur son sol.

Entre temps, la guerre, même cachée, de la Russie contre l’Ukraine apporte son terrible lot de victimes. Son bilan provisoire est accablant : près de 2600 morts, dont 900 militaires. La guerre pousse aussi les civils à fuir les zones de combats pour se retrouver à des centaines de kilomètres de chez eux, sans toit, ni travail. Le Haut commissariat aux refugiés de l’ONU dénombre près de 230 389 milles déplacés internes en Ukraine et 283 065 refugiés dans les États limitrophes. Enfin, ceux qui restent, n’ayant pas les moyens de fuir, vivent exposées à des bombardements de part et d’autre et passent des semaines entières reclus dans des caves d’immeubles, privés d’eau, manquant de nourriture, sans gaz ni électricité.

Les métastases de la guerre se propagent partout en Ukraine. Les paysages en sont transfigurés. Des barrages de sécurité sont élevés aux abords des villes et des infrastructures stratégiques dans l’est et au sud. Des tranchées sont creusées pour empêcher l’éventuelle avancée des chars russes ou des séparatistes. Dans le Donbass, à feu et à sang, des infrastructures routières sont en ruines. Des immeubles d’habitation affichent des façades criblées de balles, des vitres soufflées, des trous béants sur la façade ou dans la toiture. Les champs sont minés. Face aux risques d’obus ou de mines non-explosés, une campagne de sensibilisation a été lancée, le 1 septembre, dans près de 2 000 écoles de la région.

Enfin, la guerre mobilise ceux qui restent à l’arrière. À Kharkiv, à Dniepropetrovsk, à Kyiv ou à Lviv, les volontaires sont légion à collecter des fonds, acheter des provisions, des munitions ou encore des médicaments pour l’armée. Tout le monde connaît maintenant en Ukraine le nom de « Celox », ce produit coagulant d’urgence qui arrête les hémorragies artérielles ou veineuses fatales et qui sauve les vies de soldats.photo

En l’absence de confiance dans les circuits officiels, ces volontaires acheminent eux-mêmes ces différents produits dans la zone de guerre. À bien des égards, ils remplacent l’État ukrainien. Rongé par la corruption de ses élites, celui-ci est en miettes. Des caisses vides. Une armée en déroute. Des frontières poreuses. Une présence militaire ennemie sur son sol. Mis à part ces Ukrainiens mobilisés, qui voudrait aujourd’hui de cet État en guerre ?

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