Fourche agricole, treillis et kalach : ingrédiens du succès d’Oleh Liachko

Quand Oleh Liachko parle, il ne mâche pas ses mots. Il ne lésine pas non plus sur des épithètes injurieuses. Invité sur le plateau du débat télévisé « Svoboda slova » (Liberté de parole) de la chaîne ICTV, en ce lundi 21 juillet, il assène : « Vous dites renouvellement du pouvoir ? Les gens l’ont revendiqué sur le Maïdan. Quelle honte que de voir aujourd’hui siéger au Parlement ces vendus d’élus communistes. Mais aussi les restes de la bande à Ianoukovitch. C’est une honte ! C’est la cinquième colonne qui saborde tout projet de loi à la faveur de l’Ukraine. Pour combien de pièces en argent ont-ils vendu la Patrie ? A vos fourches, citoyens ! Un coup de pied dans le cul de ces parasites ! Un coup de fourche aussi ! Qu’ils aillent au diable et ne siègent plus !».

Député de la Rada suprême et leader du Parti radical, Oleh Liachko est, jusque là, passé pour un bouffon de la politique ukrainienne. Il a cependant créé la surprise avec son statut de troisième homme au scrutin présidentiel du 25 mai dernier (8,3%). Un sondage récent de l’institut KMIS crédite son Parti radical de 12,5% d’intentions de vote aux prochaines élections législatives anticipées. Loin devant Batkivschina (9,3%), Oudar (7,2%) ou encore Solidarnost’, parti du Président Porochenko (3,4%). Ces perspectives radieuses font contraste avec à peine 1% de suffrages que le Parti radical avait recueilli au scrutin d’octobre 2012 et un  mandat d’élu obtenu par Liachko seul.

Ce n’est qu’en 2006 qu’Oleh Liachko, ancien journaliste, entre pour la première fois au Parlement, en qualité de député de la coalition électorale de Ioulia Timochenko (BIouT). Il s’y distingue rapidement par son goût pour la provocation et par ses répliques mordantes. Quatre ans plus tard, Liachko est exclu du BIouT, pour cause d’infractions répétées à la discipline de vote parlementaire. Sa réputation, jugée sulfureuse à la suite d’un scandale sexuel remontant aux années 1990, est alors aussi en cause. Cette rupture avec Timochenko encourage Oleh Liachko à agir solo et à faire du populisme radical son crédo.

Une remontée électorale fulgurante de Liachko s’explique par une conjonction de facteurs. Elle tient d’abord à son populisme qui est sa marque de style préférée et qui renvoie à un ensemble d’opérations rhétoriques, mais aussi de gestes résolus et spectaculaires, en direction du peuple, en faveur du peuple et en écho du peuple.

Liachko_babouchki

Un populisme rhétorique à la Rada suprême

Au Parlement, c’est son parler franc, simple, souvent rude et éloigné de l’idéal de la civilité des échanges parlementaires, qui fait de Liachko le porte-parole des gens ordinaires. Des gens qui souffrent de l’injustice, de l’iniquité sociale, de la corruption ou encore aujourd’hui de l’agression militaire extérieure. Le parler de Liachko est aussi populaire, l’élu s’exprimant souvent en sourjik, ce mélange d’ukrainien et de russe que de nombreux citoyens ordinaires pratiquent.

Sous le regard des caméras, Liachko joue des émotions et des attentes de ses publics, oppose les « petits » aux « grands » et entretient une attitude de méfiance vis-à-vis des élites, présumées frileuses, profiteuses et corrompues. Du haut de la tribune parlementaire, il n’hésite pas à lancer à ses collègues, qualifiés de bons à rien, « Votez, les faignants !». Il leur balance « Vous êtes tous des menteurs ! Vous ne faites que mentir aux gens ! ». Il les traite aussi de « parasites» ou de « voleurs de l’argent public ». Il s’en prend également à leurs privilèges et fustige leur style de vie dispendieux, en décalage avec les faibles revenus des simples gens.

Il suggère, enfin, des solutions simplistes et souvent irréalistes. Par exemple, le gel des salaires des hauts fonctionnaires d’Etat et des élus de la Rada pour assurer le paiement d’allocations sociales aux plus nécessiteux. Ou encore l’envoi dans le Donbass au « front de l’Est et en première ligne » des enfants de hauts fonctionnaires et des parlementaires qui sont « planqués dans les universités de Cambridge ou d’Oxford».

Un activisme populiste et ses mises en scène

Le populisme de Liachko s’appuie également sur un ensemble d’actions anti-élitistes, radicales et spectaculaires, tant dans l’enceinte parlementaire qu’aux contacts des gens. Ici, son gout pour la mise en scène, ainsi que ses qualités de bon comédien, contribuent grandement au succès de son entreprise populiste. Toutes les actions de Liachko sont ainsi habilement mises en scène. Elles mobilisent, toutes, des symboles forts. Elles font aussi écho, toutes, à la quête du spectaculaire par les médias.

La fourche agricole à quatre dents, symbole des révoltes paysannes du passé ou des soulèvements populaires du présent, est l’arme préférée d’Oleh Liachko. Il s’en saisit, pour la première fois, en campagne électorale pour le scrutin législatif d’octobre 2012. Depuis, il s’en empare régulièrement pour défendre la cause des « petits » contre les « grands ». Ou encore pour appeler le peuple du Maïdan au soulèvement. Ou encore pour saccager, début juillet, fourche agricole mais aussi batte de base-ball à la main, les machines à sous et les tables de jeu d’un casino illégal dans le quartier de Troestchina, à Kyiv.

liachko_vyly_horizon       Liachko_fourche_casino_Troestchina

Le public ukrainien se souvient également de l’épisode de la citrouille qui remonte à novembre 2011. Liachko l’avait alors offerte, de la tribune parlementaire, au gouvernement Azarov pour lui signifier sa disgrâce auprès des citoyens. Cette mise en scène fait écho à une tradition populaire ukrainienne, d’après laquelle une jeune fille remet une citrouille à un prétendant malheureux pour décliner sa demande en mariage. La citrouille a été ensuite largement exploitée par Liachko, aux côtés de la fourche agricole, dans ses spots télévisés de campagne pour le scrutin de 2012.

Un activisme féroce dans le Donbass

Homme politique d’intuitions et comédien de talent, Liachko s’adapte aux publics et renouvelle ses images en fonction des situations. Depuis les débuts de la guerre dans le Donbass, il a troqué sa fourche contre une kalach. De même pour sa chemise brodée échangée contre un habit noir paramilitaire ou, parfois, un treillis, des Ray Ban noires et un gilet pare-balle.

Liachko_arme_feu

Ainsi accoutré, Liachko traque, sans relâche, les combattants séparatistes pro-russes ou russes dans le Donbass. Dans cette guerre, la fin justifie, pour lui, les moyens. Ses méthodes varient ainsi entre menaces, contrainte physique, recours à des milices privées et procédures extra-judiciaires. On le voit  interroger à Marioupol, le 8 mai, un combattant de la République populaire de Donetsk (DNR), dévêtu et aux mains liées dans le dos. On l’aperçoit également, le 13 juin, aux côtés des combattants du bataillon de volontaires « Azov », dans cette même ville alors à peine reprise aux séparatistes.Liachko_azov   Liachko_interrogatoire

Il se fait aussi remarquer à Sloviansk passée sous contrôle de Kyiv le 5 juillet. Il y érige le drapeau ukrainien sur le bâtiment du Service de sécurité de l’Ukraine (SBU) qui avait servi, pendant près de trois mois, de quartier général aux combattants pro-russes. Le même jour, Liachko « arrache » une lettre de démission à O. Samsonov, secrétaire de la rada municipale de la ville. Il l’accuse d’avoir « trahi la confiance des gens» et de ne pas avoir « empêché, par son inaction, les terroristes de prendre le contrôle de la ville». Les séquences vidéo de cet épisode mettent en scène un Liachko féroce. Il menace l’élu local pour mieux l’intimider et lui laisse « entrevoir » de sombres perspectives. Un lynchage en place publique, une visite à un check-point chez les militaires ukrainiens ou une peine d’emprisonnement de 15 ans.

Enfin, à Starobilsk, dans la région de Lougansk, Liachko interpelle, trois jours plus tard, le chef du SBU local, Vitali Rybalko, lui aussi soupçonné de sympathie au séparatisme et de soutien à l’organisation du référendum du 11 mai. En outre, Liachko met en cause la connivence avec les séparatistes du chef de la police locale. Il l’accule, lui aussi, à la démission. L’excellente ressource Vice News rend compte dans l’une de ses vidéos de cette action de Liachko et de ses hommes en armes.

Ces nombreuses apparitions publiques de Liachko à l’Est de l’Ukraine en compagnie d’hommes en armes ont d’ailleurs donné lieu à toutes les spéculations concernant l’existence (ou non) d’une milice privée « bataillon Ukraine » sous son commandement. Aucun bataillon de ce nom n’est cependant enregistré auprès ministère de l’Intérieur, à la différence de nombreuses autres unités créées en son sein depuis mars dernier, telles que les bataillons Dniepr, Donbass ou Azov. On se demande alors à cet égard, s’il ne s’agit pas d’un habile et nouveau coup de théâtre.

Une demande sociale de radicalité

La récente popularité d’Oleh Liachko doit surtout se comprendre dans le contexte de guerre, à la fois civile et interétatique, dans le Donbass. Cette guerre génère la colère et la frustration dans la société ukrainienne et la galvanise en même temps. Colère et frustration sont ressenties face aux incohérences de la réponse anti-terroriste apportée par Kyiv à l’envoi d’armes lourdes et de mercenaires par la Russie dans les territoires de l’Est ukrainien. Elles sont aussi éprouvées face à un échec cuisant d’un cessez-le-feu unilatéral décrété par le Président Porochenko fin juin. Mais aussi face aux nombres croissants des victimes militaires et civiles. Enfin, colère et frustration face au manque de courage des Européens à confronter la Russie sur son implication au conflit dans le Donbass.

Ces sentiments radicalisent les positions des Ukrainiens et nourrissent leurs attentes d’une offensive militaire massive et victorieuse dans le Donbass. Ils favorisent également une demande sociale de férocité à l’égard des mercenaires pro-russes ou russes, de même qu’à l’encontre de leurs soutiens parmi les élites locales. Dans cette configuration, l’offre politique de Liachko fondée sur la radicalité — radicalité de ses déclarations, radicalité de ses nombreuses actions sur le terrain, mais aussi radicalité de son image d’un dur capable d’agir sans égards aux moyens —rencontre le succès auprès de la société.

De même pour la radicalité des solutions préconisées par Oleh Liachko. Celles-ci vont de la proclamation d’une loi martiale dans le Donbass, permettant de livrer une véritable guerre à l’ennemi pro-russe, à la « dé-séparatisation » de la région. Il s’agit d’une politique publique similaire à la « dénazification », réalisée en Allemagne au sortir de la Seconde guerre mondiale, et qui consiste à interdire l’occupation de certaines fonctions dans les appareils de l’État aux anciennes élites locales. Un projet de loi en ce sens déposé par Liachko vient, d’ailleurs, d’être adopté en première lecture à la Rada.

Des ressources financières et médiatiques à sa disposition

Last but not least, le succès de Liachko tient à des ressources médiatiques et financières à sa disposition qui proviendraient du groupe oligarchique énergétique Firtach-Liovotchkine. Mal en point depuis la fuite de Ianoukovitch, ce groupe se cherche une nouvelle place en politique ukrainienne par le biais, notamment, de financement de divers hommes et structures politiques, y compris le Parti radical de Liachko. Peu d’éléments attestent cependant de la réalité de ces liens, si ce n’est une très large audience réservée à Liachko par la chaîne de télévision Inter de Firtach-Levotchkine. Les obscures relations entre les mondes politiques et économiques ukrainiens résistent, comme toujours, à l’observation rapprochée.

La côte de popularité d’Oleh Liachko lui donne cependant une certaine autonomie par rapport à ces bailleurs de fonds. Les riches hommes d’affaires, qui ont l’habitude de diversifier leurs risques politiques, pourraient même se bousculer à sa porte pour financer sa prochaine campagne électorale. Le seul bémol à cet égard est l’absence d’une équipe crédible chez Liachko. Aux élections législatives de 2012, la liste électorale du Parti radical avait réuni de parfaits inconnus, aux profils sociaux atypiques en politique professionnelle. On y trouvait un chanteur handicapé et aveugle, une mère de famille nombreuse, une jeune fille enceinte…

Interrogé au sujet des candidatures de sa future liste, Liachko apporte une réponse invariable, vague et digne d’un populiste. D’après lui, « il n’y aurait point d’oligarques sur sa liste. Ni de députés sortants. Que de jeunes inconnus, entre ceux qui s’étaient mobilisés sur le Maïdan et ceux qui combattent dans le Donbass. Que des héros du pays».

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2 commentaires pour Fourche agricole, treillis et kalach : ingrédiens du succès d’Oleh Liachko

  1. Bonjour
    j’aurais souhaité savoir comment se prononce le « h » de « Oleh » (ou de « Louhansk »). Est-ce comme un « g » et si oui, pourquoi ne pas l’écrire directement « g » ?

    Merci d’avance pour votre réponse

    bien à vous

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