Asya, la bonne fée en bleu et jaune

Saïlé s’affiche aux couleurs de l’Ukraine : bottes bleues en caoutchouc et tee-shirt jaune vif. Ce look est parfaitement adapté au temps pluvieux de cette journée du 10 juillet. Il est également « travaillé » pour une visite de solidarité chez des personnes déplacées, ayant fui l’annexion de la Crimée ou la guerre dans le Donbass. Par commodité, Saïlé se fait appeler Asya. Ce prénom russe, qui sonne plus familier à ses interlocuteurs, lui a été donné par ses collègues du cinéma. Le passé et le présent de cette Tatare de Crimée de 24 ans se télescopent brutalement. Son histoire personnelle illustre aussi parfaitement le destin de sa terre natale, la Crimée ukrainienne.

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Entrée dans le monde du cinéma à l’âge de 16 ans, Asya est productrice de films. Son répertoire est très varié entre les films de guerre et les histoires d’amour. « J’ai produit beaucoup de films de guerre. J’ai donc été amenée à me représenter la guerre dans ses moindres détails, sans savoir qu’elle allait, un jour, me concerner» dit-elle. « La guerre… je ne veux pas de guerre. Je suis une fille. J’aime les robes et non la guerre » ajoute-t-elle en rigolant. Ce n’est pas un film de guerre, mais une histoire d’amour qu’elle était en train de réaliser au moment de la révolution du Maïdan. Du coup, elle n’y a pas tellement participé, sa vie étant partagée entre Yalta, où elle résidait alors, et le tournage à Kyiv.

C’est le début de l’occupation de la Crimée par les troupes russes qui la pousse à s’impliquer. Le 27 février, alors qu’elle roule en voiture en direction de Yalta, elle aperçoit une colonne de blindés et de camions sans insignes sur une route à proximité de Simferopol. Elle les identifie comme des troupes étrangères et les photographie. La veille, elle et ses amis ont déjà été alertés par des affrontements entre les Tatars de Crimée pro-ukrainiens et les manifestants pro-russes sur le parvis du Parlement de la Crimée. En rentrant chez elle, Asya dit à sa mère qu’il y aurait une guerre : « Nos parents et nos grands-parents, les Tatars de Crimée déportés en mai 1944, nous ont transmis la mémoire de la déportation. En effet, j’en ai tellement entendu parler par ma mère qui est née en Asie Centrale, à peine deux ans après la déportation. Moi-même je suis née à Samarkand. Ma famille n’est retournée en Crimée qu’au début des années 1990. Quand j’ai vu ces camions vides, je me suis demandé à quoi ces véhicules de transport pouvaient bien servir».

Lorsque l’Autodéfense de Crimée (pro-russe) et les « hommes verts » armés et sans insignes distinctifs se mettent à bloquer les casernes de l’armée ukrainienne, Asya passe à l’action. En voiture, toute seule ou ensemble avec les représentants d’AutoMaïdan venus de Kyiv, elle circule, de casernes en casernes, entre Simferopol, Sébastopol et Eupatoria. Elle apporte des vivres ou des cigarettes aux soldats bloqués. Des boucliers sont également cachés dans le coffre de sa voiture sous des sacs d’oignons ou de pommes de terre. Pour s’imposer et passer à travers les blocs-postes de l’Autodéfense, elle doit gruger, prendre un air naïf, prétexter une visite à rendre à son amoureux. En raison de son activisme au service de l’Ukraine, sa voiture immatriculée à Kyiv est rapidement repérée ; sa vitre arrière est brisée lors d’un des déplacements. Elle est traitée de « tataro-banderovka » en référence à son appartenance ethnique mais aussi à Stepan Bandera, leader controversé de l’Organisation des nationalistes ukrainiens des années 1930-1940 et héros historique pour la mouvance ultra-nationaliste d’aujourd’hui. Elle voit aussi se multiplier des pressions sur les familles de militaires ukrainiens, de même que des agressions physiques contre toute personne affichant ouvertement son attachement à l’Ukraine ou encore des enlèvements de militants pro-ukrainiens. Sous ses yeux, la Crimée se transforme en une zone de non-droit.

Après une quinzaine de jours d’intenses activités et d’insomnie, Asya décide de partir sans attendre d’être, à son tour, interpellée par l’Autodéfense criméenne. « Une nuit, je me suis réveillée saisie d’angoisse et d’inquiétude pour ma maman et mon fils, Daniil, 5 ans. L’enfer est descendu sur notre terre. Je me sentais tellement mal que j’ai même appelé les urgences. C’est cette nuit-là que j’ai dit à maman qu’on allait partir. Elle a préparé nos bagages en 4 heures. Beaucoup de nos proches ont hésité à partir, en laissant derrière eux leurs maisons et leurs biens. Moi je n’avais rien d’autre qu’un petit appartement à Yalta. La décision de partir était donc facile à prendre». La sortie de Crimée ne l’était pas autant, surtout avec sa voiture immatriculée à Kyiv. Asya et sa famille sont retenues quelques heures près de Djankoï, au nord de la péninsule. Les Berkout criméens, qui étaient passés du côté des forces russes, lui conseillent de faire demi-tour. C’est un ami qui va finalement faire sortir de Crimée, Asya et sa petite famille, dans sa voiture.

Dès son arrivée à Kyiv, Asya rejoint l’initiative Crimée SOS d’information sur la situation dans la péninsule, mais aussi de solidarité avec les soldats ukrainiens, qui y sont alors bloqués, et leurs familles. Le spectre d’activités de Crimée SOS s’élargit progressivement aux déplacés internes, tant Tatares qu’Ukrainiens qui fuient l’annexion. C’est Asya qui propose de créer au sein de Crimée SOS une section d’assistance humanitaire à ces déplacés. Depuis, c’est elle qui recense les besoins, relaye les informations en ce sens dans les réseaux sociaux, identifie les personnes prêtes à aider, accumule les ressources et achemine des vivres aux déplacés trois ou quatre fois par semaine. Au total, elle et ses collègues apportent une assistance régulière à près de 1000 personnes déplacées installées entre Kyiv et sa région.

Le nombre total de personnes déplacées officiellement enregistrées dans la capitale et ses environs s’élèverait à près de 5000. Cependant, parmi ceux qui fuient beaucoup ne se font pas enregistrer en raison des lourdeurs de la procédure, de la faiblesse ou encore de l’illisibilité des avantages associés. Si l’Etat ukrainien et ses diverses agences leur offrent temporairement des logements dans des résidences ou des sanatoriums, le gros des efforts de solidarité financière et alimentaire provient cependant de l’initiative privée. D’ailleurs, Asya elle-même n’est pas officiellement enregistrée en tant que personne déplacée. Elle travaille bénévolement pour Crimée SOS et vit de ses économies faites dans le monde du cinéma. Elle loue, dans une banlieue proche de Kyiv, un tout petit studio dont la surface est occupée, le soir, par un grand lit déplié pour elle-même, son fils et sa maman.

En cette fin d’après-midi du 10 juillet, Asya organise une visite de solidarité chez des déplacés. C’est Lioudmila, employée d’une société pharmaceutique danoise, qui l’amène en voiture sur place. Fortement impliquée dans la bienfaisance, la société de Lioudmila fait régulièrement des dons de biens et de produits alimentaires à destination des déplacés internes. Les deux jeunes femmes s’arrêtent en route dans un hypermarché. Elles passent entre les étalages, choisissent les produits, discutent, remplissent les cadis. Avant de charger la voiture, Asya prend quelques photos pour communiquer ensuite sur la page Web de Crimée SOS sur ces contributeurs et leurs contributions. Ensuite, direction Velyka Dymerka, au nord-est de Kyiv, où près de 115 personnes déplacées, dont 30 enfants, sont logées dans une résidence privée aux frais de la Croix Rouge ukrainienne.

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Sur place, Asya est accueillie en bonne fée. Celle qui apporte de la nourriture, alors qu’on manque de tout. Celle qui dégote une grande cuisinière à gaz toute neuve afin de faciliter la préparation de repas. Celle qui donne de bons conseils. Asya connaît tout le monde, ainsi que la situation de chacun. Elle explique que Sacha a un bébé de deux mois et demi à nourrir et fait le taxi. Ksenya souffre d’une maladie oncologique et ne peux pas travailler. Lena, professionnelle du droit, est à la recherche d’un emploi, etc. Asya discute avec eux, encourage, conseille, promet d’aider. Elle cherche aussi à rassurer, notamment les déplacés du Donbass que l’Etat prépare à l’idée d’un retour rapide après la prise de Sloviansk et de Kramatorsk aux séparatistes. « Où est-ce que nous allons rentrer ? La situation reste plus qu’incertaine dans le Donbass. Si nous retournons chez nous, nous serions les premiers visés » s’indigne Lena. Asya lui donne les coordonnées d’une avocate spécialiste des questions de déplacés internes qui saura, d’après elle, les renseigner sur leurs droits et la meilleure manière de les défendre.

«Au début, après ce type de voyage, où j’étais face à tous ces gens avec leurs problèmes, je pleurais en rentrant le soir chez moi. Surtout lorsque je ne parvenais pas à les aider ou quand je les voyais se disputer au sujet de la nourriture apportée. Je me suis aguerrie depuis. J’ai appris à tout gérer avec un certain détachement. Mais ces gens font partie de ma vie. Je ne peux pas m’arrêter et les laisser tomber. Le cinéma attendra alors».

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2 commentaires pour Asya, la bonne fée en bleu et jaune

  1. Irene godillot dit :

    Et si nous faisions tous de meme

    • iouliashukan dit :

      Les initiatives en ce sens sont nombreuses autour de Crimée SOS ou d’autres groupes de solidarité citoyenne, tant à Kyiv que dans les régions. Elles viennent remplacer l’Etat qui peine à assumer ses fonctions en cette situation de guerre

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