Une difficile séparation d’avec le Maïdan

« Qui sont ces gens sur le Maïdan ? Que font-ils à Kyiv, alors qu’une guerre non-déclarée nous est livrée à l’Est ? On leur propose de s’engager. Ils nous répliquent qu’il y a encore des choses à faire par ici ». Ces propos de Semen Sementchenko, commandant du bataillon « Donbass », formé pour délivrer les régions de Donetsk et de Lougansk de la mouvance séparatiste, trouvent un large écho dans la capitale. Ses habitants sont nombreux à s’interroger sur l’identité de ces permanents qui occupent toujours la place de l’Indépendance. Les Kyiéviens expriment aussi leur méfiance vis-à-vis d’eux et se demandent si « ces gens-là étaient bien ici pendant les trois mois de la révolution ». Ils questionnent également leurs motivations. Ils s’interrogent, enfin, sur leurs difficultés à réintégrer la vie civile ou militaire. Ceci à la différence de la majorité des participants du Maïdan qui sont revenus, pour certains, à leurs occupations d’avant la révolution ou intégré, pour d’autres, des structures du ministère de l’Intérieur (Garde nationale, bataillons citoyens de la défense territoriale Dniepro, Azov ou Donbass).

Ceux qui restent sur le Maïdan, tel Evhen, 40 ans, ouvrier en bâtiment de Loutsk (Volhynie), prétendent que la révolution doit se poursuivre en l’absence de changements. Les premières nominations effectuées par le Président P. Porochenko ou encore les élections au Conseil de Kyiv qui consacrent la continuité des élites et des pratiques leur donnent quelque part raison. Cependant, la difficulté de Evhen et de ses collègues à quitter le Maïdan tient aussi à d’autres facteurs.

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Evhen est arrivé sur le Maïdan dans la nuit du 30 novembre au 1 décembre 2013, juste après une violente dispersion policière de jeunes manifestants, pour y rester longtemps. Il n’est rentré chez lui, dans sa famille, auprès de sa femme et de sa fille de trois ans, que pour les fêtes de Noël et de Pacques, ainsi que peu de temps avant le scrutin présidentiel du 25 mai. L’élection passée, il est revenu sur le Maïdan.

C’est son indignation face à la répression, mais aussi à la corruption et au train de vie des élites qu’il avait entraperçu en travaillant sur des chantiers de nombreuses résidences luxueuses près de Kyiv, qui l’a poussé à s’engager. Sur le Maïdan, il s’est rapidement rapproché de Hromads’kyi sektor (HS). Il s’agit d’une initiative fédérant des militants de la société civile qui prend en charge le fonctionnement quotidien du campement mais aussi l’organisation d’actions protestataires. Evhen a ainsi intégré la 26e centurie, proche de HS, et s’est trouvé affecté à la logistique et à la sécurité du campement. Il a vécu son engagement dans le mouvement protestataire sur le mode d’un total dévouement : « Après mes premiers contacts et actions, entre l’accueil des manifestants, la recherche de logements, l’organisation de la restauration sur le Maïdan, je me suis rapidement senti à ma place, près des gens. J’étais là pour les aider, les servir. Il n’y avait pas d’intéressement personnel là-dedans. Ce n’était que pour les autres, pour les gens».

Evhen et sa centurie, où il assure aujourd’hui les fonctions d’adjoint du commandant, coopèrent étroitement avec les structures civiques postrévolutionnaires issues de HS, telles le Comité lustration ou le Paquet de réactivation des réformes (RPR en ukrainien pour Reanimatsiïnyi paket reform). C’est à ce titre qu’il participe régulièrement à des actions du Comité lustration devant les tribunaux ayant pour objet d’empêcher la nomination de juges associés à l’ancien système Ianoukovitch. C’est à l’une de ces actions que j’ai fait sa connaissance.

Par manque de moyens,  la centurie de Evhen est réduite à une vingtaine de personnes. Ses conditions d’existence sont plus précaires et aléatoires également : « auparavant, nous avons été hébergés dans des appartements à proximité du Maïdan. Aujourd’hui nous sommes basés à la Maison d’Ukraine. Des donations en nature se substituaient alors à l’argent. Pendant mes trois premières semaines sur le Maïdan j’ai perdu la notion de ce que l’argent était. Aujourd’hui, chaque centurie collecte des fonds et fait appel à donations. Il faut bien acheter des provisions, des vêtements, des cigarettes. Toutes les économies qu’on aurait pu faire si mes gars ne fumaient pas ! ». Ce manque d’argent se sent terriblement dans l’habit et les comportements d’Evhen. C’est pour la première fois depuis des années en Ukraine, où la répartition genréee des rôles reste traditionnelle, qu’un homme m’a laissé régler la note du restaurant à la fin de l’entretien.

Trois mois après la fin de la révolution du Maïdan et alors que l’Ukraine s’est élue un nouveau président, Evhen se sent investi d’une mission : « Rien n’a changé depuis fin février. Toutes les décisions sont prises derrière des portes fermées et à distance du peuple. Il y a toujours de la corruption. Moi-même et mes gars sommes donc au service de la révolution. Nous en sommes les garants. Nous ne demandons rien en retour. Notre présence ici nous permet de rectifier le cours des événements, de prévenir de mauvaises nominations». Evhen donne ainsi l’impression d’être habité par cette cause révolutionnaire du Maïdan. Il en est le gardien.

Mais le doute habite Evhen également : sa place, ne serait-elle pas à Loutsk, auprès sa femme et de son enfant, une petite fille de trois ans ? Ces derniers temps, la pression familiale se fait, d’ailleurs, de plus en plus forte. On aurait besoin de lui à la maison et non sur le Maïdan. Lorsque Evhen parle de sa femme et de sa fille, l’émotion lui fait monter des larmes aux yeux. « Je voudrais tellement rentrer à la maison », murmure-t-il, « rentrer pour voir ma petite». La tension est donc forte entre son adhésion à la cause du changement et ses attaches familiales, entre ses rôles de permanent et de « gardien de la révolution » et celui de père de famille, entre les sphères militante et privée de sa vie.

Le doute vient également du sentiment que le Maïdan n’est plus le même. Depuis fin février, la place de l’Indépendance a effectivement connu une importante évolution. Ses barricades se sont affaissées, pour certaines, et ont été démontées, pour d’autres. Ses tentes ont été abimées par les intempéries ou décolorées au soleil. Ses participants ont également changé. Des précaires sont venus sur le campement prendre la place des partants. L’alcool, pourtant interdit pendant les trois mois de la mobilisation protestataire, a fait son apparition sur le Maïdan. Des armes également. Et avec eux, des rixes entre membres de centuries qui se retrouvent, en outre, en concurrence pour la quête de ressources. D’après Evhen, certaines centuries accepteraient même de se faire rétribuer leurs services, notamment leur participation à des manifestations. Evhen revient longuement sur ces divers éléments. « Maïdan n’est plus le même » pour lui. « Nous avons discuté avec les autres centuries comment améliorer la situation, interdire l’alcool. Mais personne ne sait quoi faire avec les marginaux. Nous avons finir par nous dire que puisque Maïdan s’était réuni de lui-même, il se dissipera de sa propre initiative également ».

En plus d’éprouver le doute, Evhen cherche aussi une alternative. Il s’imagine même un instant représentant local à Loutsk d’une structure de vigilance citoyenne que lui-même et ses collègues envisagent de mettre en place. Mais à peine esquissée, cette alternative est rejetée. Pas totalement satisfaisante. De nouveau, le devoir de servir la cause du Maïdan l’emporte. Devoir d’autant plus fort que rien n’est gagné. En effet, Evhen évoque même la possibilité d’un nouveau Maïdan, Maïdan 3.0, qui permettra enfin aux citoyens de mener à son terme l’œuvre révolutionnaire, inachevée lors de la Révolution orange de 2004 ou encore pendant la récente mobilisation.

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Si ces doutes et esquisse d’alternative permettent à Evhen de prendre quelques distances avec son rôle de « gardien de la révolution », ils ne l’aident pas à faire un choix. La sociologie des rôles nous apprend effectivement que toute « sortie de rôle » a un coût qui s’expliquerait par une conjonction de facteurs. Ce coût est très important pour Evhen : ses expériences vécues et sa socialisation au sein de la communauté du Maïdan ont été fortes et émotionnellement chargées. Elles lui donnent aujourd’hui le sentiment d’être à sa place sur le Maïdan. En effet, le Maïdan pour lui n’est pas seulement une série d’épreuves. Il est également « une université de la vie», où il apprend énormément aux côtés des militants de HS, où il se politise, où il acquiert une nouvelle image de lui-même, plus valorisante que celle d’un ouvrier en bâtiment. Ces nouvelles sociabilités et image de lui-même se trouvent aujourd’hui en balance avec la renonciation aux relations familiales extérieures à la communauté du Maïdan. On se demande lequel de ces deux attachements  finira par l’emporter.

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