Solidarité citoyenne au-delà du Maïdan (2)

Le souci de l’autre et quant au futur de l’État ukrainien est au cœur des activités de citoyens engagés. Il se manifeste notamment par des actions de solidarité en direction des soldats de l’armée ukrainienne qui se trouvent en première ligne d’une guerre non-conventionnelle dans le Donbass. Ainsi, Denis, Ioulia et leurs amis d’AutoHromada se sont déjà organisés afin d’acheter des gilets pare-balles pour des militaires déployés à l’Est et pour acheminer ces munitions à destination par leurs propres moyens.

Ces actions de solidarité interpersonnelle se font, comme je l’ai relevé dans mon billet précédent, en l’absence totale de confiance envers les institutions et les circuits officiels. Elles reposent, en conséquence, sur de l’informel et procèdent de personne à personne et par réseaux. Il ne s’agit cependant guère de l’informel du « proche » où l’on ne se soucie que de sa famille, de ses amies et de ses connaissances. C’est de l’informel citoyen capable de s’auto-organiser pour s’occuper de l’autre en dehors et en l’absence de l’État.

Si la confiance dans le formel est en dessous de zéro parmi ces citoyens engagés, c’est le lien social qui se trouve, lui, renforcé. C’est en groupe qu’on agit en commun. Groupes d’amis, de connaissances, de personnes de confiance. Dans le même temps, on se retrouve impliqué dans des actions de solidarité avec de parfait(e)s inconnu(e)s, dont on ne connaît parfois que la voix ou encore la photo du profil Facebook ou Viber. Ce n’est que plus tard qu’on aura l’occasion de les rencontrer off-line, dans la vraie vie.

En ce samedi 7 juin, en plus de coordonner une visite chez les réfugiés de Crimée (cf. billet précédent), Ioulia et Denis collectent des fonds pour l’achat de trois appareils de fixation externe des fractures. Ils sont destinés à des gardes-frontières blessés à la suite d’une attaque par des combattants séparatistes contre un poste de contrôle frontalier de la région de Lougansk. Des personnes sensibilisées à la cause appellent, se renseignent, fixent des rendez-vous, puis apportent leurs contributions en liquidités. Près de douze mille hryvnia (soit quatre cent euros) sont ainsi réunies et les trois appareils sont achetés à la fin de la journée. Deux d’entre eux seront envoyés le soir même à Lougansk, par l’intermédiaire d’une hôtesse de train. Le troisième attendra le transport de son destinataire dans un hôpital spécialisé de Kyiv.

La visite à l’hôpital militaire central de Kyiv est aussi au programme de l’après-midi. C’est ici que sont soignés une vingtaine de parachutistes de la 51e brigade de Volhynie. Tous blessés, fin mai, près de Volnovakha, dans la région de Donetsk. Seize de leurs collègues ont succombé au combat. Deux versions différentes circulent d’ailleurs au sujet de cet épisode, entre une attaque-surprise des combattants séparatistes contre un bloc-post de l’armée ou des tirs « ami » de l’aviation ukrainienne sur ce même block-post et les soldats qui le tenaient.

Cette histoire a interpellé Denis et Ioulia. Ayant appris le transfert à Kyiv d’une partie de ces parachutistes, ils se sont précipités à l’hôpital militaire pour les trouver et leur porter secours. Les premiers contacts les ont bouleversés. Ce soir-là, Ioulia publie sur Facebook : « les copains, faites preuve de solidarité. Mobilisez des gens autour de vous, entre ceux qui ont des contacts avec des pharmaciens ou ceux qui veulent faire preuve d’initiative et acheter tout seuls des médicaments. N’hésitez pas ! C’est une vraie guerre dans l’Est. Nos gars se font tirer dessus tous les jours. C’est notre devoir citoyen de les aider ! ». Elle parle également des blessés ici et là, graves ou légers, des appareils de fixation aux jambes ou des béquilles pour se déplacer. Au moment de notre visite à l’hôpital, elle ne cesse de répéter : «  As-tu vu leurs yeux… Ce sont des gamins ! ».

Denis et Ioulia se lient de sympathie avec ces parachutistes, notamment avec Vania, à peine 20 ans, blessé au bassin et alité une partie de la journée. À partir de contributions collectées, ils leur achètent des matelas anti-escarre et des provisions. Ils leur apportent aussi de la lecture : journaux, magazines et bouquins.

Depuis leur dernière visite d’il y a à peine vingt-quatre heures, toute une chaîne de solidarité s’est mise en place autour de l’hôpital. Informés par les réseaux sociaux, les Kyiéviens sont venus ce samedi rendre visite aux soldats blessés, discuter avec eux, témoigner de la solidarité, apporter des fruits, des légumes, des boissons. Les fraises que Ioulia achète en grande quantité sont même de trop aujourd’hui. « Merci les filles ! Les fraises, non vraiment merci. Nous en avons déjà tant » nous répondent les soldats lorsqu’on passe dans leurs chambres. Trois jeunes filles de la « centurie des volontaires » aiguillent les efforts, coordonnent le volontariat, recensent les besoins, à la fois en coopération avec les services de l’hôpital mais aussi dans une grande méfiance envers le médecin en chef, soupçonné de malhonnêteté.

Avant de partir, Denis cherche à rassurer : « les gars, est-ce que vous avez le droit de boire ? » Face à un non tout timide, il lâche avec détermination : « les gars, nous boirons encore un coup avec vous ! Je vous le garantis ! Vous verrez par vous même ! ». A ce moment-là, le téléphone sonne « Poutine khyïolo ! la, la, la».

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Vania

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