Solidarité citoyenne au-delà du Maïdan

Dans le brouhaha des conversations d’un restaurant, une sonnerie de téléphone retentit et diffuse « Poutine khyïlo ! la, la, la …» (Putin is a dick/cocksucker !). Il s’agit de la chanson que les fans de foot ukrainiens ont régulièrement entonné, entre mars et mai, lors de leurs marches à Kharkiv, à Odessa ou à Donetsk pour dénoncer les efforts de déstabilisation engagés par le Président russe à l’Est ou au Sud de l’Ukraine. Depuis, cette chanson est devenue l’une des sonneries personnalisées les plus populaires à Kyiv.

Le téléphone qui sonne est celui de Denis, jeune cadre dans la trentaine et militant, de décembre à février, d’AutoMaïdan, patrouilles citoyennes d’automobilistes très actives pendant la révolution du Maïdan. Fin janvier, alors qu’il effectuait avec sa femme Ioulia et ses copains une patrouille automobile nocturne dans Kyiv, sa voiture a été prise au piège par les Berkout, la police anti-émeute ukrainienne. Denis et ses passagers ont été sévèrement battus, accusés de participation à des désordres de masse et placés en détention provisoire. Sa voiture, une jeep rouge, a été saccagée. Ioulia, seule témoin de cette scène, a dû quitter l’Ukraine dans la précipitation : la justice venait de saisir ses biens et de l’interroger au sujet de sa propre participation à des actions d’automobilistes. Le retour à la normale n’a été possible pour ce couple qu’après la fuite de Ianoukovitch. Denis a été réhabilité et Ioulia est rentrée à Kyiv.

La fin de la révolution ne s’est pourtant pas traduite pour eux et leurs amis par un désengagement citoyen. La persistance d’anciennes pratiques politiques à Kyiv ou ailleurs, mais aussi l’annexion de la Crimée ou la guerre dans le Donbass les poussent à agir. Sous la bannière de leur nouvelle structure AutoHromada (collectivité d’automobilistes) qui réunit une partie d’anciens d’AutoMaïdan, ils multiplient des actions collectives et déploient des efforts de solidarité.

Une solidarité citoyenne inouïe avait effectivement sous-tendu la mobilisation populaire sur le Maïdan qui est devenu un lieu du don. Don de temps, don d’argent, don de soi. Cette solidarité ne s’est pas brisée depuis. Ses destinataires ont pourtant bien changé. Aujourd’hui elle s’exerce principalement à l’égard des réfugiés qui avait fui la Crimée ou les territoires de l’Est de l’Ukraine ou encore à l’égard des soldats ukrainiens blessés pendant l’opération anti-terroriste dans le Donbass. Des appels à l’aide et des informations sur les besoins ne manquent pas sur Internet. Les citoyens prennent alors en change les fonctions que l’État ukrainien peine d’assumer.

Samedi dernier, Denis, Ioulia et leurs amis d’AutoHromada ont monté une visite de solidarité chez des familles de Criméens installées dans un sanatorium à Litky, dans la région de Kyiv. C’est Ioulia qui avait trouvé sur les réseaux sociaux des informations sur leurs besoins. Elle a ensuite relayé l’appel à la solidarité, mais aussi à des contributions, auprès de ses amis et ses connaissances d’AutoHromada. La méfiance vis-à-vis des institutions et des canaux officiels est telle parmi ces citoyens engagés que chacune de leur action passe par la mobilisation des réseaux de proches (amis, connaissances et autres personnes de confiance). C’est par ces réseaux qu’on collecte de l’agent, qu’on achète des produits alimentaires, des médicaments et même des équipements ou munitions pour l’armée et qu’on les achemine vers leurs destinataires.

Le rendez-vous est fixé à midi sur le parking du MegaMarket de Brovary, ville satellite de Kyiv. Une dizaine de personnes répondent à l’appel. Elles représentent toutes une classe moyenne entre managers ou employés de grandes sociétés, médecins ou encore vice-directeur d’une société d’import/export. La plupart viennent en couple (tout comme ils l’ont fait pendant la révolution sur le Maïdan) ; certains même avec leurs enfants. Mais la solidarité touche bien au-delà de ce petit groupe. Des amis ou collègues retenus en ville cotisent, au préalable au budget commun. D’autres déposent, tôt le matin, des provisions à amener à Litky. Chacun contribue ici à hauteur de ses moyens et en fonction de ses possibilités.

Une liste des achats à faire est vite établie. On choisit les produits, on remplit les cadis, on les charge dans les coffres. Après une courte pause café, un cortège de cinq voitures part pour Litky. Une centaine de Criméens, dont trente enfants, sont installés ici, dans un sanatorium relevant de l’autorité du métropolitain de Kiev. C’est à eux que le petit groupe d’AutoHromada livre ses achats (produits laitiers, produits de nettoyage, bonbons, légumes et fruits). Les coffres déchargés, on prend le temps de discuter, de se renseigner sur d’autres besoins. On apprend ainsi que certains de ces réfugiés ont déjà trouvé un emploi et envisagent même de louer un appartement à la capitale. D’autres peinent encore à s’adapter et manquent de tout. Mais intégrés ou non, la plupart espèrent retourner un jour en Crimée ou, au moins, venir s’installer dans les régions du sud de l’Ukraine (Odessa ou Kherson). C’est notamment le cas d’un ancien marin qui est parti dans la précipitation avec sa femme et ses deux enfants. Il nous raconte longuement son nouvel emploi de réparateur dans un bureau de transports en commun et son rêve de se retrouver un jour de nouveau près de la mer.

Après ces échanges emprunts d’humanité, le cortège repart. Dans la voiture de Denis et Ioulia, le téléphone retentit de nouveau « Poutine khyïlo ! la, la, la… ». Une brève conversation téléphonique définit leur nouvelle destination : hôpital militaire de Kiev où sont soignés les parachutistes, originaires de Loutsk, de la 51e brigade blessés, fin mai, à Volnovakha, dans le Donbass.

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