Au poste-frontière de Stanytsa Louhanska, les misères d’un passage quotidien

Deux files d’attente se forment quotidiennement devant le poste-frontière (kontrol’nyi punkt v’izdu-vyizd en ukrainien) de Stanytsa Louhanska entre territoires sous contrôle de Kyiv et ses territoires séparatistes. D’un côté, des hommes jeunes et costauds avec de grosses charrettes chargées de cartons. De l’autre, des personnes âgées, toutes seules ou accompagnées, en appui sur leurs cannes, têtes recouvertes d’un chapeau, d’un simple fichu ou d’une casquette. Certaines trainent un diable(1) derrière elles avec quelques affaires accrochées dessus, d’autres tiennent à la main leurs sacs plus au moins chargés. D’autres enfin poussent leurs proches en fauteuils roulants. Les deux files se joignent plus loin dans un long couloir grillagé et avancent lentement vers la zone des contrôles. Tous attendent sous un soleil écrasant leur tour pour traverser la ligne de contact et se rendre en République autoproclamée de Louhansk (LNR). En cette journée de fin juin 2018, la température grimpe à quelque 30°C.

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Près de 10 000 personnes transitent quotidiennement par ce poste, unique point de passage officiel entre zones gouvernementale et  séparatiste dans la région de Louhansk (2). Ce poste a aussi ceci de particulier qu’il n’est ouvert qu’aux piétons, alors que les quatre postes-frontière de la région de Donetsk — Hnutove, Novotroitske, Marinka et Maïorske — permettent la traversée tant à pied qu’en véhicule.

Le pont qui, enjambant le fleuve Siverski Donets, reliait Stanytsa Louhanska (14 000 habitants en 2013) à Louhansk a été sévèrement endommagé au début de la guerre. Deux explosions, en janvier, puis en mars 2015, ont creusé un cratère en plein milieu, sans provoquer d’effondrement de la structure, mais interdisant la circulation automobile. Des échelles en bois ont été apposées de part et d’autre de la partie affaissée afin de permettre la descente, la traversée d’une parcelle très fragile, puis la remontée. L’ouvrage ainsi bricolé subit depuis des travaux d’entretien régulier grâce aux fonds d’ONG humanitaires internationales, notamment le CICR. Toutes les propositions de réparer le pont et de le rouvrir à la circulation automobile sont cependant rejetées par les parties en conflit, par peur, entre autres, d’une avancée ennemie. Le Siverski Donets constitue, en effet, une barrière naturelle qui sépare Stanytsa Louhanska, vaste zone plate et pavillonnaire sous contrôle gouvernemental, des collines boisées en territoire séparatiste qui la surplombent de l’autre côté.

Ouverts dès 2015 par le Service de sécurité de l’Ukraine (SBU) pour contrôler la circulation des personnes et des marchandises dans la zone d’opération antiterroriste (3) les cinq postes-frontière sont dotés d’une infrastructure très sommaire. Leur statut juridique incertain — créés par une circulaire du SBU, mais non existant au regard de la loi (4)— rend problématique leur financement : aucune ligne budgétaire spécifique n’a jusque-là été allouée à leur fonctionnement, aménagement ou entretien.

Au poste de Stanytsa Louhanska, on trouve ainsi quelques préfabriqués pour les personnels du Service des gardes-frontières, du Service fiscal et du SBU en charge des contrôles. Le Service des situations d’urgence a aménagé, sous une grande tente militaire, un poste de premiers soins. Un médecin de l’hôpital de Stanytsa Louhanska y est aussi détaché à la journée, ce qui provoque les récriminations des pouvoirs locaux qui se plaignent du manque de personnels et de fonds pour soigner leurs propres administrés. Même situation pour une équipe d’ambulanciers de la ville Schatsia (à 30 km) qui est affectée à la demi-journée au poste de Stanytsa, alors qu’elle est censée, aux côtés de trois autres équipes, couvrir par des routes défoncées une zone large de près de 50 km.

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Des organisations internationales (Mercy Corps/USAID, UNHCR, CICR) viennent suppléer aux manquements de l’action publique. Des cabines sanitaires mobiles sont installées à l’entrée ou à la sortie du poste-frontière. Un toit en plastique a été dressé au-dessus du couloir d’attente. Des fauteuils roulants sont mis à disposition des voyageurs. Le CICR a ouvert, à la sortie de la zone des contrôles, un abri chauffé en hiver et ventilé en été, où l’on peut se reposer après plusieurs heures d’attente, boire de l’eau fraîche ou du thé, recharger son téléphone portable.

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Une traversée longue et épouvante pour les plus fragiles

La traversée de la ligne de contact via le poste de Stanytsa Louhanska reste éprouvante. De longues heures d’attente à l’air libre en toute saison, sur un terrain ouvert aux tirs, délimité par des barbelés et des sacs de sable empilés, entouré de panneaux « danger mines ». Des visages crispés, des larmes aux yeux, des malaises fréquents et même parfois des décès. Lors de notre visite, il fallait 2-3 h pour accomplir les formalités du côté gouvernemental : contrôle des passeports et des laissez-passer électroniques, contrôle douanier et même une éventuelle vérification par le SBU. À la sortie de la zone de filtrage, après une courte halte au point d’eau, aux sanitaires ou encore à l’abri du CICR, les voyageurs devaient faire la traversée du pont, puis endurer quelques heures d’attente de l’autre côté, au poste-frontière de la LNR. Leurs compatriotes souhaitant se rendre à Stanytsa Louhanska devaient attendre, eux, 6 h après la traversée du pont, les vérifications étant plus rigoureuses et plus lentes à l’entrée qu’à la sortie des territoires sous contrôle de Kyiv.

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Ces conditions sont particulièrement pénibles pour les plus fragiles, à savoir les personnes âgées de plus de 60 ans, qui constituent le gros du contingent des voyageurs par delà la ligne de contact. Leurs maigres ressources leur interdisent tout détour en minibus ou en voiture par Maïorske, le poste-frontière le plus proche de la région de Donetsk et ouvert à la circulation automobile. C’est d’ailleurs pour survivre et percevoir leurs pensions de retraite que beaucoup parmi ces personnes empruntent le chemin de Stanytsa Louhanska tous les cinquante-huit jours.

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L’Ukraine a soumis, dès 2015, à des conditionnalités strictes  le versement des pensions pour ses citoyens résidant dans les républiques séparatistes : obligation d’enregistrement en tant que déplacés internes en zone gouvernementale et interdiction de séjours de plus de 60 jours en territoires séparatistes, contrôles divers auprès des administrations publiques nécessitant la présence physique des concernés. Un parcours de combattant pour faire valoir son droit à la retraite. Tout écart à la règle est sanctionné par la suspension des retraites, l’obligation de recommencer les démarches à zéro et de survivre pendant près de six mois dans l’attente d’une reprise de versements. Ce système accroit aussi la charge de travail des services sociaux ou du guichet de l’Oschadbank de Stanytsa Louhanska : dès le matin, de longues files d’attente se forment devant leurs bureaux, ce qui crée parfois des tensions entre locaux et visiteurs.

Ces difficultés de circulation entre territoires loyalistes et séparatistes dans la région de Louhansk poussent enfin certains à se risquer à emprunter des chemins de campagne en zone densément minée ou encore à tenter une traversée en barque à travers le Siverski Donets. Difficile de connaître l’ampleur de ce phénomène surtout que l’on n’apprend la pratique de ces voies alternatives qu’à l’occasion d’accidents mortels.

Une économie informelle autour du poste-frontière

Guerre, poste-frontière et informel font bon ménage de tout temps. Stanystsa Louhanska n’échappe pas à la règle. Dans un contexte de guerre marqué par l’insécurité physique, la rupture des circuits économiques et un chômage endémique, le poste-frontière est devenu importante source de revenus. Les habitants de Stanytsa proposent tout un ensemble de services à destination de leurs concitoyens en voyage par delà la ligne de contact. Certains sont devenus des professionnels de l’attente dans la file au poste-frontière : dès le matin, ils font la queue pour ensuite céder leurs places contre 200-250 hryvnia (près de 7 €). D’autres proposent des hébergements de nuit — 100 hryvnia pour un lit dans un dortoir (près de 3€) — à de nombreux voyageurs qui n’ont pas le temps d’accomplir toutes les démarches en une journée et se voient obligés de passer la nuit à Stanytsa. D’autres encore offrent des services de transport ou se lancent dans la vente de produits alimentaires (viande, fruits et légumes) aux abords du poste. Ces produits sont moins chers de ce côté-là et réputés pour leur qualité.

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L’immédiate proximité du poste-frontière contribue aussi à raviver les circuits de production et commerciaux d’avant la guerre. Stanytsa Louhanska était alors la place forte de la culture sous serre de légumes (tomates, concombres, poivrons) principalement à destination des marchés de Louhansk, à quelque 25 km. Le conflit armé et le blocus commercial décrété par Kyiv à l’égard des territoires séparatistes ont mis un coup d’arrêt à ces activités : seuls 75  kg de marchandises, de valeur totale inférieure à 10 000 hryvnia (près de 300€), peuvent être transportés par delà la ligne de contact et pour un usage strictement personnel. C’est dans ces interstices que le commerce des légumes se développe depuis.

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De petits producteurs de Stanytsa Louhanska empruntent eux-mêmes le chemin de la traversée pour vendre leur marchandise du côté séparatiste, parfois juste à la sortie de la zone de filtrage. Un aller-retour de ce type-là est toujours plus avantageux que de transporter ses légumes à Severodonetsk, à quelque 130 km. De plus gros producteurs— ou encore des grossistes venus d’ailleurs — passent, eux, par tout un réseau d’intermédiaires. Ils emploient des hommes locaux à la forte carrure — ceux-là se distinguent dans la file par leur physique et surtout leurs charges — pour transporter 75 kg de marchandises sur des charrettes à quatre roues. 300 hryvnia (près de 9 €) pour un aller chargé et un retour à vide. Les plus ingénieux parviennent même, en période de faible affluence, à faire plusieurs allers-retours, multipliant ainsi les quantités transportées et leur propre gain.

L’État ukrainien voit d’un mauvais œil ces diverses stratégies de survie —  commerce de navette de nouveau type, ainsi que ce qu’on appelle le « tourisme des pensions de retraite » — développées par ses citoyens de part et d’autre de la ligne de contact. Or, ces stratégies contribuent à perpétuer les liens sociaux, administratifs, économiques et commerciaux entre l’Ukraine et ses républiques séparatistes. Des liens tenus, mais qui relient encore ces territoires, assurant la continuité malgré les bouleversements provoqués par guerre (5).

 

(1) Appelé « kravtchoutchka », en référence au premier président ukrainien Léonid Kravtchouk, sous la présidence duquel, aux débuts des années 1990, le commerce de navette alors florissant a contribué à un usage massif de ces mini-chariots à deux roues.

(2) Les parties en conflit peinent à s’entendre sur l’ouverture d’un poste-frontière à Zolote, à quelques 90 km de Stanytsa Louhanska, pourtant annoncée encore en 2016. Ainsi, le poste aménagé du côté gouvernemental ne sert ainsi qu’à filtrer les déplacements de Zolote aux villages alentours.

(3) En mai 2018, les opérations militaires à l’est de l’Ukraine ont été requalifiées par Kyiv en Opération interarmées (OOS) et placées sous le commandement des Forces armées et non plus sous le contrôle du SBU, comme ce fut le cas pour l’opération antiterroriste (ATO).

(4) Un projet de décret du Conseil des ministres, actuellement en discussion, est censé remédier à cette situation, en attribuant aux Administrations civiles-militaires (VTsA) des régions de Donetsk et de Louhansk la charge d’aménagement et d’entretien des postes-frontière et en leur allouant des fonds à cet effet.

(5) Organisations humanitaires et de défense des droits de l’homme ukrainiennes sont les rares à défendre l’importance de ces liens. Ils dénoncent ainsi les conditions discriminatoires de versement des pensions aux retraités qui se sont retrouvés, par la force des événements, en républiques séparatistes. Ils demandent également la suppression du système d’autorisation préalable de circulation (laissez-passer) entre zone gouvernementale et territoires séparatistes, ainsi que l’augmentation du nombre de postes-frontière sur toute la ligne de contact. Voir notamment l’interview de la responsable de Vostok SOS, Olexandra Dvoretkaya dans l’émission « Donbass realii » : http://newsvideo.su/video/9238316

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À Marinka, vivre sur la ligne de contact

Depuis que la guerre s’est invitée, le 11 juillet 2014, à Marinka, commune pavillonnaire en plein cœur des steppes de l’Est ukrainien, ses 10 000 habitants (près de 6 000 aujourd’hui) subissent quotidiennement les inconvénients de leur nouvelle vie. La contre-offensive donnée alors par l’armée ukrainienne contre les forces séparatistes, s’est arrêtée à la sortie Est de la ville, à une dizaine de kilomètres de la métropole de Donetsk. La ligne de contact, redessinée quelque peu par de violents combats du début juin 2015, s’est plus au moins fixée depuis. Elle traverse, du Nord au Sud, la partie orientale de Marinka, bordant certaines rues, courant parallèlement à d’autres, annexant quelques unes. Elle laisse plusieurs terrils, ces collines formées par l’amoncellement des déblais de mines, en territoire séparatiste ou en « zone grise » visitée par les deux parties. Au lieu de constituer des obstacles naturels et protéger les habitations, ces terrils servent de points d’observation et de tirs pour artilleurs et snipers.

 

Zones « rouge » et « grise » des dangers

L’immédiate proximité de la ligne de contact est synonyme de tous les dangers. Aucun quartier n’est à l’abri des bombardements et de leurs effets. « Des projectiles tombent partout dans la ville. Hors de question de reconstruire. Nous ne faisons qu’entretenir les infrastructures vitales » tranche Youri Malachenko, chef-adjoint de l’Administration civile-militaire de Marinka. Les rares immeubles construits en hauteur du centre-ville, touchés par les bombardements de l’été 2014, ont été remis en état. Le commissariat de Police est le seul à présenter encore des trous béants dans sa façade. Les destructions concernent surtout des zones pavillonnaires autour de la rue Lénine, aujourd’hui Prokofiev (Est) ou de la rue de la Paix (Nord-est), sur la route Marinka-Krasnohorivka. Cibles de bombardements à la tombée de la nuit, d’autant plus fréquents que les militaires s’y sont installés, ces quartiers sont en zone  « rouge » des dangers, qui court sur 500-700 mètres et s’arrête à la dernière position ukrainienne. Une portion de la rue Prokofiev (Lénine) se situe même dans la « zone grise » coincée entre positions ukrainiennes et séparatistes ; elle se prolonge, de l’autre côté de la ligne de contact, dans le village voisin d’Oleksandrivka.

Entre zone « rouge » et zone « grise », la différence est minime du point de vue des dangers, si ce n’est que les habitations de cette première essuient des coups de feu en provenance de positions séparatistes, alors que les maisons de la seconde reçoivent des tirs mal ajustés des deux parties. Des tirs qui traumatisent, causent des blessures, tuent. D’après les chiffres officiels, près de 35 personnes ont été tuées à Marinka et 90 dans son district. Certains habitants de ces zones durement touchées, tel Andriï Gritsevitch, mineur à la retraite, s’amusent à constituer des collections de munitions ayant atterri chez eux. Andriï vit pourtant dans la portion considérée comme « sécurisée » de la rue Prokofiev (Lénine).

Un paysage de désolation se présente aux visiteurs de ces zones : maisons à moitié détruites, commerces et services laissés à l’abandon, multiples impacts sur les portails, fenêtres murées ou protégées par du contreplaqué ou des plaques de métal. Seule la fumée des cheminées indique, en cette fin d’hiver 2018, que des civils, personnes âgées, mais aussi familles avec enfants en bas âge, vivent encore dans ces quartiers, où les humanitaires, les ambulanciers et les pompiers ne s’aventurent même pas. Cette vie dans l’insécurité et en l’absence d’institutions soude des liens entre voisins qui sont les premiers à venir prendre des nouvelles après les bombardements et à aider à déblayer les décombres lorsqu’un obus tombe dessus. Cette solidarité prend une importance toute particulière pour les quelque 40 résidents de la « zone grise » qui vivent coupés de tout (pas de gaz, coupures d’électricité) et se voient régulièrement interdits de sortie par les militaires des deux côtés. Ce sont souvent les femmes, telle Valentina Sova, 62 ans, à Marinka, qui défendent la cause de ces habitants auprès du commandement ou encore coordonnent les efforts afin d’éteindre un incendie, réparer les câbles d’électricité ou évacuer les malades ou les morts.

Elizaveta Riabko, 61 ans, et son mari, résidant rue de la Paix, font visiter leur maison et raconte leur quotidien. Un portail criblé de multiples impacts, une grande maison en brique dont les fenêtres sont condamnées. Seule une pièce d’à peine 10m2 donnant sur cour intérieure a ses fenêtres intactes. C’est la seule pièce chauffée où le couple vit entre un poêle à charbon, un coin cuisine, deux lits, une armoire, une table, quelques tabourets et un poste de télévision. Il n’y a plus de gaz depuis 2014, le conduit ayant été impacté et hors service depuis. L’eau dans le puits est brute, non potable. La cour intérieure, même si protégée par des locaux techniques n’est pas un lieu sûr : c’est ici que le mari d’Elizaveta a été blessé. À l’arrière de la maison, le jardin potager fait face à des positions séparatistes.

 

La maison voisine, abandonnée par ses habitants, est investie par les soldats. « Pendant deux ans, en sortant de chez moi, je voyais un char pointé vers l’entrée de ma maison et, par delà, vers les positions séparatistes. Maintenant, au moins, le char n’est plus là », raconte Elizaveta. Un calme relatif à Marinka ces derniers temps laisse une lueur d’espoir. Même si des détonations se font entendre au loin, elles ont peu à voir avec les sons de  guerre qu’on pouvait entendre ici même un soir d’avril 2017 https://www.youtube.com/watch?v=cq4b1RsQyGE&feature=youtu.be

Des effets de la guerre sur les civils et leur quotidien

Les habitants de Marinka appréhendent cependant le retour des bombardements. « Si c’est calme, c’est que quelque chose de plus lourd se prépare », répètent-ils. C’est comme si ces civils ont appris, en presque quatre ans de guerre, qu’une trêve n’était jamais totalement respectée et ne durait pas longtemps. C’est aussi comme si la guerre avait laissé une empreinte indélébile dans leurs têtes, leurs corps et leurs gestes. En fin d’après-midi, dès que la lumière de jour commence à décliner, chacun se dépêche de rentrer chez soi. À partir de 16h, les rues de Marinka se vident rapidement. En chemin, des sons de guerre, parfois lointains, parfois proches, guident les comportements des civils. Personne ne réagit à des sons lointains des fusils automatiques. Des détonations sourdes qui se rapprochent obligent à presser le pas, à quitter la chaussée et à se rapprocher des habitations. Des projectiles sifflant à proximité donnent le signal de se jeter à terre. Une fois rentré et à l’abri, chacun connaît les parties « sécurisées» de sa maison : murs porteurs, sous-sol. Certains ont cependant tendance à banaliser la violence et à se comporter, de plus en plus, en fatalistes face à la mort, à force de l’avoir trop côtoyée.

Néanmoins, une trêve qui tient, tant bien que mal, apporte une certaine amélioration du quotidien. En janvier 2018, une succursale de la Banque d’épargne (Ochtchadbank) a ouvert ses portes à Marinka : plus besoin d’aller à Kourakhove, à 18 kilomètres de là. Plusieurs commerces fonctionnent dans la ville, y compris cette épicerie, appelée « Souz », de la rue Prokofiev (Lénine), à la jonction entre zone « sécurisée » et « zone rouge ». Un marché s’improvise tous les matins en centre-ville. La réouverture prochaine du centre des services (Dom byta), fortement endommagé en 2014 et en cours de réfection grâce aux fonds du CICR, permettra à une vingtaine d’entrepreneurs locaux, spécialisés dans le notariat, la couture, la coiffure ou l’optique, de reprendre leurs activités.

Le chômage est le lot commun des habitants de Marinka : c’est à Donetsk toute proche que beaucoup trouvaient un emploi avant la guerre, à la mine « Trudovskie » ou dans le tertiaire. Le conflit armé et la coupure entre territoires ukrainiens et séparatistes rendent difficiles et coûteux ces déplacements. La fermeture, dès 2014, de plusieurs grandes entreprises à Marinka (réparation pneus, industries du lait et du pain), ainsi que de l’hôpital pour anciens combattants et de l’internat pour orphelins, a condamné au chômage ceux/celles qui trouvaient un emploi sur place. Beaucoup vivent depuis de l’assistance sociale ou de l’aide humanitaire (charbons ou briquettes de chauffage, produits d’hygiène, semences, volaille).

Une vie au jour le jour, sans autre horizon que le lendemain. Une vie où des différences d’accès à l’aide humanitaire, réservée à certaines catégories (handicapés, déplacés, chômeurs depuis 2014, mères célibataires), sont ressenties comme une injustice extrême, éveillent des envies et des inimitiés. Une vie aussi à déplacements limités au strict besoin : travail, école pour les enfants, quelques courses au marché du centre-ville ou dans une épicerie du coin, retour chez soi.

Une vie où chacun s’emploie cependant à se donner les apparences de normalité, tel ce couple, Natalia Moskaleva, 50 ans et son mari Yuri, qui vient d’installer les doubles-vitrages neufs donnant sur la rue Prokofiev (Lénine), dans la « zone rouge » des dangers, face à l’un de ces terrils d’où partent les tirs. Une situation qui semble surréaliste à des visiteurs extérieurs, mais qui prend tout son sens à Marinka que ses habitants ne souhaitent pas quitter et où ils ont les mêmes préoccupations de vie qu’ailleurs : aménager son chez-soi, se chauffer, faire des économies de charbon, etc. Cette aspiration à une certaine forme de normalité, la directrice de l’école n°1, Olga Vladimirovna la résume avec dignité par «Vivre et survivre, ce sont deux termes à ne pas confondre. Nous vivons ici, nous ne survivons pas ».

 

Refus de partir et désir de vivre ensemble

Pour ces civils, l’insécurité physique permanente n’est pas une raison suffisante pour un départ définitif. La zone de 5 kilomètres de part et d’autre des quelques 457 kilomètres de la ligne de contact reste densément peuplée : 200 000 personnes du côté gouvernemental et près de 600 000 du côté séparatiste. Parmi ceux/celles, telle Elizaveta, qui avaient quitté Marinka pour des communes voisines entre 2014 et 2015 — les contingents les plus importants de déplacés se concentrent, en effet, dans les régions de Donetsk et Louhansk — beaucoup sont de retour. Ici comme ailleurs les explications sont les mêmes. Il y a d’abord un fort enracinement local, surtout chez les personnes âgées, et donc un attachement viscéral à son territoire, à sa maison. Il y a aussi le manque de ressources — pension de retraite de 1300 hryvnia (40€), salaire autour de 3000 hryvnia, (90€), aide sociale de près 2000 hryvnia, (60€) pour une mère célibataire au chômage — et l’absence de logement ailleurs qu’à Marinka. La perspective de se retrouver dans une ville inconnue sans toit et ressources est rédhibitoire. Il y a aussi cette angoisse à l’idée de devoir tout abandonner derrière soi et de laisser aux pilleurs des biens accumulés au prix de tant d’efforts. Enfin, l’impressionnante épaisseur des contacts interpersonnels constitue, elle aussi, un puissant frein au départ : « Nos proches restent par ici. Nous ne pouvons pas les abandonner » explique Elizaveta.

Les familles séparées par la guerre et résidant des deux côtés de la ligne de contact sont nombreuses à Marinka. Chacun a des parents, enfants, petits-enfants, amis ou anciens voisins de l’autre côté. Le lien social résiste à la violence du conflit. Le désir de vivre-ensemble ne s’évapore pas. Cette épaisseur des liens fait que les locaux ne perçoivent aucunement ceux d’en face comme des étrangers, alors que cette image de l’Autre colle à la peau des habitants du Donbass séparatiste dans les régions ukrainiennes éloignées du front. Au centre de loisirs où nous rencontrons pour la première fois Elizaveta — retraitée, elle y exerce comme agent d’entretien — elle et ses collègues expriment, certaines en russe, d’autres en ukrainien, leur proximité avec ceux/celles qui sont resté(e)s de l’autre côté de la ligne de contact. Lorsque l’une de ces femmes, Loubov Tchopenko, 65 ans, entend le terme « séparatiste » en français, elle réagit avec force : « Séparatiste? Qui est séparatiste? Les gens de Donetsk ou d’Oleksandrivka voisine ? Mes enfants, seraient-ils des séparatistes? Ce sont nos proches, nos amis. Ils ne deviendront jamais pour nous des étrangers ».

« Nous sommes fatiguées de cette séparation, de ces frontières qui nous coupent d’eux! », renchérit Elizaveta. Son fils vit avec sa famille à Donetsk. Avant la guerre, le jeune couple habitait pourtant à Marinka et n’allait à la métropole voisine, alors à quinze minutes en minibus (marchroutka), qu’à la journée pour travailler. Or les difficultés de circulation par temps de guerre, ainsi que l’insécurité physique à Marinka où le couple et leur enfant ont été blessés, les ont finalement poussés à s’installer à Donetsk, de l’autre côté. Elizaveta et son mari, sont restés, eux, garder la maison de Marinka. Comme beaucoup d’autres Ukrainiens séparés de leurs proches par la guerre, ils traversent régulièrement la ligne de contact par le poste frontière aménagé à Marinka pour aller à Donetsk. D’après le Haut commissariat pour les réfugiés, ce nombre de passage s’est élevé à 942 500, pour le mois de février 2018, dont 232 300 à Marinka. Ce voyage Marinka-Donetsk, des plus rapides il y a quatre ans, implique aujourd’hui des contrôles d’identité et des heures d’attente.

De l’importance des structures scolaires

Face aux familles fragilisées par la guerre, les structures scolaires prennent une importance toute particulière. Ce sont ces établissements et leurs personnels, des femmes pour la plupart, qui donnent des repères stables aux enfants — d’après l’Unicef, près de 19 000 enfants vivent, côté gouvernemental, dans la zone de 5 km de la ligne de contact — et leur offrent un cadre protecteur. À Marinka, les écoles n°1 et n°2, de niveau primaire et secondaire, n’ont jamais fermé leurs portes, malgré des dégâts subis comme suite des bombardements. Elles accueillent respectivement 165 et 166 élèves, près de trois fois moins qu’avant les débuts de la guerre. L’école maternelle, sévèrement endommagée en janvier 2015, n’a rouvert, elle, qu’à la rentrée 2016 ; elle accueille aujourd’hui une cinquantaine d’enfants entre 3 et 6 ans et programme même l’ouverture de la section « crèche » à la prochaine rentrée.

Des personnels enseignants, mais aussi des spécialistes, psychologues ou orthophonistes, s’emploient à amoindrir les effets de la guerre tels que le stress, l’angoisse, le traumatisme qui se manifestent chez les enfants par des tremblements, des pleurs, des maux de tête, ou encore des troubles d’apprentissage, notamment la dyslexie. Par diverses activités (cours, jeux, dessins, gym), ces acteurs éducatifs essaient de tirer les enfants de leur enfermement et de leur faire oublier l’insécurité permanente. « Lorsque nous avons rouvert, nos enfants étaient vieux avant l’heure : chétifs, tout courbés, hésitants à courir à force de rester cloitrés chez eux. Et maintenant, ils sont vifs et actifs », raconte la prof de gym de l’école maternelle. Alla Demenko, responsable de l’établissement en question, renchérit « Ils étaient comme des boutons fermés. Maintenant, ils se sont enfin ouverts ».

Les écoles compensent aussi les difficultés du quotidien, palliant notamment au manque de ressources des familles. « Nous connaissons la situation de chaque gamin, explique Lioudmila Pantchenko, 36 ans, proviseure de l’école n°2. Il y a toujours une assiette de soupe ou de kasha pour compenser les manques. Lorsque certains n’ont pas d’eau chez eux, nous les lavons nous-mêmes sur place ». De l’aide — sucrerie, vêtements, chaussures — y est régulièrement distribuée par des bénévoles ou des organisations humanitaires.

Pour certains enfants, les locaux scolaires sont souvent plus protecteurs que leurs maisons. Même si les sacs de sable empilés aux fenêtres des classes, tout comme les policiers armés postés à l’entrée ou accompagnant le bus de ramassage scolaire, sont autant de rappels du danger qui guette aux alentours et à l’intérieur. Par sécurité, certaines structures, telle l’école n°2, n’organisent les cours que dans les classes donnant sur la cour intérieure, les salles d’en face donnant, elles, sur l’un des axes routiers et, au loin, sur la ligne de front. C’est à l’école aussi que les enfants sont éduqués aux dangers. Des affiches accrochées dans les halls d’entrée dispensent des connaissances sur les comportements appropriés, notamment face à des restes explosifs de guerre.

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À l’école n°2, des entraînements à l’évacuation sont régulièrement organisés afin de discipliner les jeunes corps et leur apprendre les règles de sécurité. Un système de signalétique dans les couloirs indique par des traits rouges et verts des zones de sécurité (entre deux murs porteurs) et de danger (près d’un mur, mais en face d’une porte), même si la sécurité est toute relative en temps de guerre. Lioudmila Pantchenko montre le sous-sol servant d’abri aux élèves : chaises alignées le long d’un mur, sacs de couchage, couvertures, kits de premiers secours, bio-toilette. Un système d’alerte a aussi été élaboré à destination des parents d’élèves. « À chaque bombardement, ils se précipitaient à l’école, prenant des risques inutiles et créant une angoisse pour leur vie chez leurs enfants », raconte Lioudmila. Maintenant, lorsque la situation devient dangereuse, nous donnons le signal de l’évacuation et un enseignant responsable de chaque classe prévient par téléphone deux parents d’élèves. Ces deux passent le message aux autres. On est venu à ce système par retour réflexif sur chaque situation de danger. Par temps de guerre, on apprend beaucoup ».

L’importance des structures éducatives pendant la guerre prend tout son sens pour Misha Sigarev, 9 ans, élève de CE2 à l’école n°2 et résident de la zone « grise ». Ce garçon connaît parfaitement le terme : « c’est la zone des dangers. c’est là où l’on tire sans cesse, c’est là je vis avec ma maman », explique-t-il. La zone « grise » est aussi pour lui synonyme de réclusion à la maison, d’interdiction de s’attarder dehors, mais aussi d’obligation de garder ouverte la porte de la grange pour s’y réfugier au cas où. Il y a deux ans, Misha a été blessé par un éclat d’obus juste à l’entrée de sa maison. Il en garde depuis une grande cicatrice sur le haut de la tête.

 

L’école tire Misha de son quotidien. C’est pour cela qu’il l’aime tant, tout particulièrement les cours de lecture, de science et de dessin. Pour s’y rendre, Misha court quotidiennement le danger : sa maman l’accompagne à vélo, à travers la zone grise, puis la zone rouge, jusqu’à l’arrêt du bus scolaire le plus proche de chez eux. Misha explique aimer aussi l’école parce qu’il peut y courir pendant les récrés et faire des compétitions avec des copains dans les couloirs et la cage d’escalier. En fin de journée, Misha traîne à l’école jusqu’au dernier moment, comme s’il voulait s’y faire oublier. Une fois le bus scolaire est même parti sans lui. Ce jour-là, il a presque réalisé ce rêve …

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Novoalexandrivka : des civils coupés du monde extérieur

Quelques têtes pointent à l’horizon, puis des silhouettes d’hommes et de femmes émergent des arbustes et des roseaux. Ils avancent, les uns derrière les autres, bottes en caoutchouc aux pieds. Certains poussent d’une main une bicyclette. D’autres tirent un chariot pliable de course. Ils ont l’air de ceux/celles qui sortent d’un autre monde : la mine hagarde, les traits creusés, l’âge indéfinissable. Ils s’approchent d’un barrage improvisé par l’armée ukrainienne sur une route de campagne, à la sortie de la ville de Popasna (région de Louhansk). Ils présentent leurs papiers d’identité, passent le contrôle, puis forment une file d’attente devant le minibus de Vostok SOS, une ONG d’assistance aux civils de la zone grise à l’Est de l’Ukraine.

Novoaleksandrivka_Live_Ua_Map

Ils sont du village voisin de Novoaleksandrivka, à quelques deux-trois kilomètres de là. Il y a trois ans, ce fut un lieu-dit d’une bonne cinquantaine de maisons. Aujourd’hui, à peine vingt tiennent encore, abritant vingt-six personnes. Le village échappe au contrôle tant des troupes ukrainiennes que séparatistes et subit des bombardements réguliers en plein cœur de la zone grise.

Aucun transport en commun ne relie Novoaleksandrivka au monde extérieur. La bicyclette est le seul moyen de locomotion pour ceux/celles qui ont encore les forces de pédaler. Leurs allées et venues sont cependant soumises à un contrôle d’identité, d’après des listes compilées par les deux parties au conflit. Du côté ukrainien, l’entrée du village est interdite. Même les bénévoles ou les humanitaires rencontrent des difficultés pour y aller. Seule la mission du Comité international de la Croix rouge (CICR) s’y est déjà rendue à quelques reprises, mais du côté séparatiste.

En cette fin avril 2017, les militaires ukrainiens responsables du secteur nous interdisent l’entrée du village. « On est trop proche des avant-postes séparatistes. Dès qu’ils vont vous apercevoir de l’autre côté, ils vont vous tirer dessus », nous lance un chef brigadier. C’est pour cette raison que nous improvisons une distribution de l’aide humanitaire près d’un barrage de l’armée.

Il n’y ni gaz ni électricité à Novoaleksandrovka depuis déjà trois ans. Donc aucun moyen de faire marcher des appareils électroménagers, gros ou petits. Beaucoup s’éclairent le soir à la bougie ou encore, certains, à la torche électrique. Pas de magasin au village non plus. Pas de livraison de pain. Les locaux vivent, comme beaucoup d’autres civils de la zone grise, de la culture du potager ou de l’élevage de petit bétail. La solidarité entre voisins assure la survie des plus âgés ou des plus mal en point : ceux qui se déplacent en bicyclette font des courses pour eux à Popasna, en empruntant un sentier en pleine zone marécageuse. Mais lorsque les hostilités reprennent, même ce chemin-là peut être bloqué.

Il ne reste plus de familles avec enfants à Novoaleksandrivka. Parmi les restants, la plupart sont des retraités, mais il y a aussi quelques couples plus jeunes à l’instar de Lena et de son mari, la quarantaine fringante tous les deux. En juillet 2014, ils ont fui Pervomaïask avec leurs enfants, 12 ans et 6 ans, en laissant derrière eux deux appartements, un atelier de couture et un point de vente. Ayant trouvé refuge dans une maison de campagne à Novoaleksandrivka, ils se sont lancés dans l’élevage de chèvres et ont même investi, en empruntant de l’argent, dans la fabrication de fromage frais. Les mouvements de la guerre ont pourtant vite mis à mal leur nouveau projet, les obligeant à déménager à Popasna, plus éloignée de la ligne de contact, mais exposée quand même à des tirs réguliers. Inconcevable cependant pour Lena et son mari de perdre ce gagne-pain. Et tant pis pour les bombardements. Ils se relayent toutes les 24 heures à la ferme : pendant que l’un y travaille, l’autre est avec les enfants à Popasna. C’est leur façon à eux de se départager les risques et les obligations.

Lors de notre visite, c’est au tour du mari de Lena de travailler à la ferme. Il ne vient près du barrage que pour récupérer leur colis alimentaire. Il échange avec sa femme des fromages confectionnés contre des torches électriques nouvellement rechargées, et repart aussitôt. Lena, qui assure le lien entre bénévoles et locaux, reste, elle, discuter. Un fatalisme glaçant ressort de ses propos lorsqu’elle nous raconte son parcours jusqu’au village : « C’est comme si les snipers jouaient avec nous lors de nos déplacements. J’ai peur à chaque fois. Mais je n’ai pas le choix. Je marche, tenant mon vélo d’une main, et j’entends les balles siffler. Dès que l’une passe tout près “piaw !”, je me baisse. Puis, je me relève, lance tout doucement “chiche ! tu ne m’as toujours pas eue” et je reprends mon chemin ». À défaut de pouvoir maîtriser elle-même ses allées et venues, Lena s’en remet à la Providence ou encore au Seigneur : « On ne peut rien contre le destin », ne cesse-t-elle de répéter, ou encore « tout ne se fait que par la grâce du Seigneur ».

D’autres habitants de Novoaleksandrivka nous font part, à leur tour, de la fatigue des bombardements. « Des boums, boums, non-stop. À peine j’ai le temps de réparer un trou dans ma toiture, qu’un projectile vient en faire un autre », nous raconte Nikolaï, retraité, lui aussi de Pervomaïask. Comme Léna et sa famille, il a fui la guerre en été 2014 pour Novoaleksandrivka et la maison familiale. En apercevant Nikolaï dans la file d’attente, l’un des bénévoles nous glisse « Ce petit vieux, je me souviens de lui. Il a pris un sacré coup. Lors de notre passage, il y a six mois, il avait meilleure mine ». Nikolaï poursuit son récit la culture en zone de conflit : « J’ai planté des petits pois. Les éclats ont tout cassé. Cinq mines restent couchées dans mon potager. Je ne sais pas comment je vais cultiver cette année. L’autre jour, j’ai proposé à l’un des gars de l’OSCE venus chez nous d’aller voir mon potager. Il a rigolé, mais n’a pas osé ».

Malgré ces conditions, chacun se donne, tout comme Lena, une raison de rester. Certains mettent en avant le « devoir de rester » pour s’occuper de leurs proches ou de simples voisins âgés, malades et/ou immobiles. D’autres insistent sur ce sentiment d’inutilité et d’abandon : des « qui aurait besoin de nous ? » ou encore « qui nous attend ailleurs ? » reviennent comme un mème à chaque discussion. Enfin, il y a cet intense attachement à sa terre et à son chez-soi. Un enracinement profond qui exclut toute perspective de départ pour des jeunes comme Lena et son mari, mais surtout pour des personnes âgées. Léna nous raconte l’histoire d’un voisin, Grigoriï Vasil’evitch, 83 ans, malade, immobile depuis peu et ayant besoin de soins. Il refuse de quitter Novoaleksandrivka et attend chez lui la mort approcher. Il a peur que, s’il accepte de partir, de ne plus jamais retourner et surtout de ne pas être mis en terre, conformément à ses souhaits, aux côtés des siens, au cimetière du village. En effet, la dépouille d’une voisine, hospitalisée il y a quelques mois à Pervomaïsak et décédée sur place, n’a pas pu être rapatriée.

Ayant récupéré leurs colis ou encore celui d’un voisin, les gens de Novoaleksandrivka les attachent à l’arrière de leurs bicyclettes, s’attardent sur place, discutent un peu, puis s’apprêtent à reprendre le chemin du retour. Une femme s’inquiète : « Si nous avançons tous en groupe, ils vont trouver ça louche et nous tirer dessus, non ? ». À Léna de la rassurer : « T’inquiètes ! Ils nous observent tous les jours et nous reconnaissent parfaitement à nos silhouettes ». Et ils s’en vont par petits groupes de deux ou trois personnes. Nous voyons leurs silhouettes s’éloigner pour finalement disparaître de notre vue dans des arbustes et des roseaux. Nous nous interrogeons, le cœur lourd, combien répondront à l’appel lors d’une prochaine visite des humanitaires.

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À Katerynivka, dans la zone grise

Katerynivka, dans la région de Louhansk, un lieu-dit de quelque 300 habitants (plus de 500 avant le conflit armé), étendu sur neuf kilomètres et proche de la ligne de contact. Une ligne mobile tracée, ici comme ailleurs, au gré des combats entre l’armée ukrainienne, qui contrôle une grande partie du village, et les troupes séparatistes à ses abords immédiats.

Carte_liveUaMap
Source : carte de LiveUaMap

Pour accéder à Katerynivka, on passe d’abord un poste-frontière aménagé, côté ukrainien, à la sortie de Zolote[i], puis le dernier check-point tenu par les militaires ukrainiens et appelé « poste zéro ». On roule ensuite sur une route, autrefois goudronnée, mais totalement défaite, bordée de maisons individuelles. Certaines sont endommagées, d’autres abandonnées, d’autres encore habitées par des civils ou squattées par des militaires. Des panneaux de signalisation rouges à tête de mort blanche mettent en garde « Attention aux mines ! ».

Village détruit, Ukraine from carnetsdeterrain on Vimeo.

En cette fin d’avril 2017, les membres de la mission humanitaire de Vostok SOS, une ONG ukrainienne d’assistance aux civils de la zone grise, livrent ici des colis alimentaires et des produits d’hygiène. Une soixantaine de personnes attendent cette distribution à l’entrée du club du village, une bâtisse imposante à grandes colonnes et à toiture refaite. Nous apprendrons plus tard que sa réfection était financée, peu avant le conflit, par un député du Parti des régions en quête de soutiens électoraux.

Plusieurs femmes nous accueillent au club. Larysa, 51 ans, bénévole rongée par l’angoisse que les tirs ne reprennent en pleine distribution de l’aide humanitaire. Olena, 45 ans, directrice du club. Iryna, 67 ans, retraitée et chanteuse-soliste. À mesure que la distribution avance dans le calme, les trois femmes s’engagent plus activement dans la discussion, livrent des éléments sur leur quotidien dans la zone de conflit.

Elles racontent avant tout une Katerynivka qui se meurt petit à petit. Aucun transport ne la relie plus au monde extérieur. Certains se coordonnent avec les quelques voisins motorisés pour aller, une fois par mois, à Hirske, à une vingtaine de kilomètres, où ou encore à Lysytchansk, à 30 kilomètres, pour retirer de l’argent à une banque, acheter des médicaments, faire quelques autres emplettes et rentrer. D’autres marchent sur la route, le long des champs minés, jusqu’au « poste zéro », où ils attendent, en rase campagne et sous la menace de tirs, le passage d’un bus. Toute visite de personne non domiciliée au village, à l’exception des bénévoles ou des militaires, est interdite. Les ambulances n’ont pas le droit d’y rentrer. Les militaires restent le seul recours en cas d’une évacuation médicale d’urgence.

Le dernier magasin d’alimentation a fermé au début du conflit. Seule une petite épicerie privée ouvre ses portes, un jour sur deux, dans la matinée, près du « poste zéro ». Les locaux y achètent du pain, le reste étant peu abordable tant pour les retraités (60 % de la population) que pour les actifs au chômage depuis trois ans. Beaucoup d’entre eux vivaient avant de la vente de légumes ou de produits laitiers à Popasna, à 7 kilomètres d’ici. Mais la ligne de front traverse aujourd’hui la route qu’ils avaient l’habitude d’emprunter. Les aléas de la guerre leur imposent un détour de près de 37 kilomètres, acculant à la perte financière tout vendeur potentiel. D’autres trouvaient du travail dans la grande ville de Pervomaïsk, mais celle-ci se situe aujourd’hui en territoire séparatiste.

La survie ne tient donc qu’à un fragile équilibre entre la culture au potager et l’élevage de bêtes. Sauf que cultiver sous les tirs ou mettre ses vaches au pâturage dans des champs minés revient à jouer avec la mort pour essayer de maîtriser au moins quelque chose dans sa vie. Un villageois a déjà sauté sur une mine, en essayant de récupérer ses bêtes apeurées. L’aide humanitaire — « Fondation Akhmetov », ONG tchèque « People in need » ou encore CICR — est elle aussi d’un grand secours. Sauf que cette assistance est réservée à des catégories particulières (déplacés internes, personnes handicapées ou ayant perdu l’emploi, familles monoparentales), ce qui génère des tensions au village et divise ses habitants.

Larysa, Olena et Iryna nous racontent également l’insécurité physique permanente. Au « poste zéro » nous entendons des « ra-ta-ta-ta » réguliers d’une mitrailleuse, mais les locaux, y compris les enfants, n’y prêtent aucune attention. Des mois sous bombardements ont fini par banaliser toute violence « petit calibre ». C’est l’insécurité des allées et venues par une route exposée aux tirs qui a poussé les parents des quinze écoliers à les scolariser à Lysytchansk, à une trentaine de kilomètres d’ici. Toute une logistique élaborée — des appartements loués et la garde assurée à tour de rôle par les mamans — permet aux élèves de rester sur place pendant la semaine et de ne rentrer à Katerynivka que pour le week-end. Un schéma similaire a été mis en œuvre pour des enfants en bas âge qui vont, eux, à la maternelle de Zolote.

Nos interlocutrices s’épanchent aussi longuement sur les mouvements aléatoires de la guerre et leurs impacts sur le quotidien en zone de conflit. Après les combats intenses entre l’été 2014 et l’hiver 2015, les habitants de Katerynivka ont connu un calme relatif avec seulement des tirs sporadiques. Début 2017, la guerre s’est réinvitée ici avec fracas, rétrécissant le champ des possibles. Depuis, il est inconcevable de se projeter au-delà de l’instant présent. «Nous vivons dans une tension permanente, témoigne Olena. Lorsque je sors de chez moi, je ne sais pas ce qui m’arrivera cinq minutes plus tard. Me voyant à la porte, mon chien se met à hurler et me supplie du regard de ne pas l’abandonner. Je lui dis : “Chut! Je reviens! Attends-moi! ». Il y a des jours, ça tonne tellement fort dehors que je ne sors pas de chez moi. Je reste à l’intérieur et, lorsque les obus se couchent tout près, je saute dans la cave. Se terrer dans la cave procure une illusion de sécurité. Or ce n’est pas un abri sûr, si un obus frappe la maison».

Iryna n’a pas de cave dans sa cabane en rondins empilés, qui fait plus penser à une maison de campagne ou encore à une « datcha » : « Certains jours, les bombardements font trembler les murs. Je m’assois alors sur mon lit, à défaut de pouvoir m’abriter dans une cave, et j’attends que cela passe». À la mi-juillet 2014, Iryna et son mari se sont installés, comme à l’accoutumée, dans leur cabane pour des vacances prolongées. Lorsque la guerre a frappé, deux jours plus tard, leur ville de Pervomaïsk, ils ont décidé de rester à Katerynivka. Quarante-neuf autres habitants de Pervomaïsk venus, eux aussi, chercher un refuge temporaire dans leurs datchas y vivent depuis en permanence.

À la datcha d’Iryna, il n’y a ni eau ni gaz. Le chauffage est au charbon ou au bois, que des humanitaires, principalement le CICR, leur livrent régulièrement. Il y a l’électricité, mais avec des coupures régulières rythmées par les hostilités. En zone grise, un habitat aussi précaire est le lot habituel des civils. Iryna a laissé derrière elle son logement à Pervomaïsk : « Un appartement, un grand frigidaire, des choses accumulées au fil des années afin de vivre tranquillement à la retraite. Nous avons tout perdu en un instant. Impossible d’amener ici les biens qui nous restent là-bas. Si le lien entre l’Ukraine et les républiques séparatistes se rompt définitivement, on n’est pas sûr de pouvoir récupérer un jour quoi que ce soit».

Prises au piège de la guerre, les collègues d’Iryna connaissent elles aussi ce sentiment douloureux. Larysa, elle-même de Popansa, est venue à Katerynivka pour s’occuper de sa mère handicapée : « Si seulement je pouvais partir ! », répète-t-elle. La situation d’Olena est quelque peu différente, mais si tout aussi antinomique du départ : c’est elle qui a fait transporter de Louhansk à Katerynivka sa mère, opérée de la hanche et depuis immobile. Mais ce départ imaginé est aussi difficile à mettre en œuvre lorsqu’on n’a pas de moyens : quelques familles parties au début du conflit sont revenues à Katerynivka où elles ont au moins un logement.

Les trois femmes opèrent aussi une distinction nette entre leur « vie d’avant la guerre » et leur « vie d’aujourd’hui » avec une nostalgie poignante pour l’« avant » et leurs libertés perdues : « Nous étions libres de nos mouvements. Nous pouvions nous promener dans les champs ou cueillir des baies dans les bois. Aujourd’hui, tout nous est interdit. Nous sommes comme encerclés avec des champs minés tout au autour ou des militaires des deux côtés qui ne nous laissent pas passer », soupire Olena. « Je voudrais tellement pouvoir emprunter la route, courte et familière, jusqu’à Popasna. Je voudrais pouvoir aller à Zolote sans avoir à traverser un check-point et un poste-frontière. Je voudrais tellement que des personnes, autres que des bénévoles, puissent nous rendre visite », renchérit Larysa. Tout contact avec le monde extérieur leur rappelle d’ailleurs à quel point leur nouveau quotidien dans la zone grise est singulier : « Nous avons beaucoup changé. Je le remarque surtout, lorsque je sors d’ici pour aller à une réunion avec des collègues à Severodonetsk. Eux se tiennent droits et semblent apaisés, alors que nous sommes courbés, apeurés et prêts à sursauter à chaque chute d’objets », compare Olena.

Nos interlocutrices, tout comme d’autres habitants de Katerynivka, dressent, enfin, un état des tensions avec les soldats ukrainiens venus ici récemment, suite à une rotation, relever leurs collègues. Un modus vivendi peine à s’élaborer entre civils et militaires. « Ils ont occupé des maisons abandonnées dans notre voisinage immédiat. Ils tirent de ces maisons et provoquent l’autre côté. Une, deux, trois provocations et nous recevons ensuite la réplique. La brigade qui stationnait chez nous avant ne se comportait pas ainsi », dénonce Iryna. Elle pointe également la méfiance des militaires à l’égard des civils : «  Ils nous accusent de passer des informations aux séparatistes. Ils nous traitent collectivement de “séparatistes”. Certes, il y a des opinions divergentes parmi nous. Des discussions politiques, susceptibles de mettre à nu ces divergences, sont d’ailleurs évitées chez nous. Mais nous habitons tous du côté ukrainien de la ligne de contact».

À la fin de la distribution de colis, Olena, Larysa et Iryna improvisent une petite tablée : du saucisson et du fromage fait maison, des radis du potager, des chocolats, du thé. Une volonté à la fois de remercier, mais aussi de combler un manque terrible de sociabilités. Iryna, chanteuse-soliste de l’ensemble musical du village, se saisit du micro pour entonner une chanson.

Club à Katerynivka, Ukraine from carnetsdeterrain on Vimeo.

« Impressionnant !, s’exclame Larysa, le calme a tenu tout l’après-midi ! C’est certainement grâce à votre visite. Les deux côtés vous ont vu arriver au village. C’est comme avec l’OSCE, dont le passage au village est toujours synonyme d’un calme provisoire ». « Et si vous restiez chez nous ? », plaisante Olena. Quelques jours après notre visite, début mai, les hostilités ont repris à Katerynivka faisant un mort parmi les militaires, un blessé civil et endommageant plusieurs maisons.

[i] Les autorités pro-russes de la République populaire de Louhansk (LNR) refusent, elles, d’en ouvrir un de l’autre côté. Stanista Louhanska, à une centaine de kilomètres d’ici, accueillant ainsi le seul point de passage ouvert entre territoires loyalistes et la LNR.

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Un retour à Mezhyhirye

Mezhyhirye, ancienne résidence légendaire du Président Ianoukovitch. 127 hectares situés à une vingtaine de kilomètres de Kyiv. Après la fugue du chef de l’État, ce complexe de luxurieux bâtiments, d’infrastructures sportives, de parcs immenses a été nationalisé par le Parlement. Son statut juridique reste cependant incertain. À ce jour, aucun inventaire des lieux et des objets n’a été réalisé. Aucun financement public n’est versé. Le gaz a été récemment coupé. L’entretien des bâtiments et des parcs se fait, du coup, avec l’argent collecté grâce à la ventre des tickets d’entrée (20 hryvnya, soit près de 1 euro) ou encore grâce à des visites guidées (200 hryvnya). La vie du complexe tient aussi à des initiatives très privées. Initiatives des populations locales ou des déplacés internes, qui ayant fui la guerre du Donbass, sont venus s’installer ici à l’été. Mais aussi initiatives des anciens permanents du Maïdan tels que Petro Oliïnyk. C’est lui qui nous fait en ce dimanche 23 novembrela visite de « Khonka », ce grand « chalet » en bois présidentiel.

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Petro est rentré dans ces locaux dès l’annonce, le 22 février, de la fuite du maître des lieux. Il est l’un des derniers à rester sur place. Il se sent investi d’une grande mission. D’abord préserver les lieux des pillages. Dans la tourmente postrévolutionnaire, des groupes de l’Autodéfense mal identifiés, en charge de la sécurité du site, ont fait main basse sur des voitures de luxe et d’autres objets de valeur du complexe présidentiel. D’après Petro, il a quand même réussi à cacher quelques objets et donc à les sauver des mains de pilleurs.

 

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Faire découvrir au public l’opulence présidentielle est une autre mission de Petro. C’est lui qui avait élaboré le trajet de la visite. On rentre d’abord dans le complexe sportif avec un terrain de tennis et un ring de box. On s’arrête aussi au jardin d’hiver avec un lion empaillé. On visite également le spa présidentiel. On emprunte ensuite un passage sous-terrain pour se rendre dans le bâtiment principal. Un grand hall avec des armures de chevalier de style à la fois très européen et médiéval. Une salle de cinéma, une salle à manger avec une cheminée. Partout des meubles de fabrication artisanale. Un ascenseur avec des mosaïques au sol nous amène ensuite à l’étage. On découvre un énorme séjour avec des boiseries et des dorures. Petro agrémente la visite par ses commentaires concernant les différents objets et leurs valeurs. « Regardez ce piano à queue Steinway blanc avec la signature de John Lennon ; ce lustre aurait coûté 350 000 euros ; là nous avons un jux box au prix équivalent ». À l’étage supérieur, deux chambres à coucher, une chapelle avec des icônes, un bureau avec une collection de Chevtchenko, des toilettes : « Les WC en or ne sont qu’un mythe », coupe court Petro à la question d’un visiteur.

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Enfin, Petro, ce gardien des lieux, n’a de cesse de parler du régime malade de sa corruption où le Président lui-même se fait avoir : « Les objets d’art, il n’y comprenait rien. D’autres faisaient du business sur son dos. On lui vendait de tout, même du toc. On a aussi appris que le transport de son linge depuis l’aéroport jusqu’ici lui coûtait 600 euros. Enfin, ça coûtait à lui ou à l’Etat et donc à nous-mêmes …».

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La circonscription n°102 : le terrain de jeux pour enfants comme ersatz de confiance

La bataille électorale du 26 octobre est terminée. Les résultats officiels sont (presque) établis. Les feux sont éteints. Ayant conclu au caractère démocratique de l’élection, malgré les quelques manquements, les observateurs internationaux sont partis.

Dans la circonscription n°102, Oles’ Dovhyï est déclaré gagnant avec près de 29,90% de soutiens. Son principal adversaire, Andryï Lavrous’, appuyé localement par des journalistes et activistes du Maïdan les plus en vue —Mustafa Nayyem, Serhyï Leschenko et Svitlana Zalishchuk— n’obtient que 8,98 % de voix. Enfin, le candidat « virtuel » du Bloc Petro Porochenko, un ancien associé d’affaires d’Oles’ Dovhyï, recueille 12,33%. Son étiquette partisane a certainement joué en sa faveur, en lui attirant des voix d’électeurs qui aurait pu, potentiellement, soutenir Lavrous’. Elle a ainsi servi à couvrir une tromperie d’électeurs.

La victoire de Dovhyï va, à coup sûr, entrer dans les annales des processus électoraux en Ukraine. D’abord parce qu’elle confirme l’efficacité des registres clientélaires de la mobilisation d’électeurs et donc des échanges politiques de type « dons contre votes ». Pour gagner des soutiens à sa candidature, Oles’ Dovhyï a en effet distribué de nombreux « cadeaux ». Il a ainsi financé l’installation de terrains de jeux pour enfants, cherchant surtout à atteindre, « par ricochet », leurs parents-électeurs. Il a également parrainé des travaux de rénovation d’abris-bus ou de routes publiques, en mauvais état ici comme ailleurs.

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Photo publiée sur la page Facebook « Stop Dovhyï » : https://www.facebook.com/stopdovgyi

 L’achat de voix a aussi été pratiqué à large échelle. Un billet de 200 hryvnya (près de 13 euros) était offert à tout électeur prêt à signer une sorte de contrat, sans engagement autre que moral, à « rejoindre l’équipe de campagne d’Oles’ Dovhyï». Un autre billet de 200 hryvnya était promis en cas de victoire du candidat. Au total, cette campagne de distribution généreuse aurait coûté à Dovhyï, d’après les estimations les plus modestes, plusieurs millions d’euros.

Au regard de l’ampleur de la corruption, le Comité d’électeurs de l’Ukraine (KVU), un « watchdog» ukrainien en matière électorale, a appelé la Commission électorale centrale (CVK) à invalider le scrutin dans ce territoire. La CVK est cependant restée sourde à ces appels. Elle emboîte ainsi le pas à l’antenne locale du ministère de l’Intérieur qui n’a toujours pas donné suite à de nombreuses plaintes déposées au sujet de l’achat de voix par Dovhyï.

Cette victoire consacre ensuite une conception particulière des rapports de représentation. La confiance entre élus et électeurs en est totalement absente. Aux promesses, baptisées programmes, les électeurs ukrainiens préfèrent des rétributions immédiates. Ils attendent des candidats de leur choix, sinon de l’argent, du moins des réalisations concrètes qui améliorent leur cadre de vie. En effet, personne n’a plus de confiance en ce qu’un candidat, une fois élu, honore ses engagements de restituer des services à un appui électoral antérieur. À cet égard, les gratifications matérielles et/ou financières distribuées en amont du scrutin constituent un ersatz de confiance.

De leur côté, des candidats tels qu’Oles’ Dovhyï, considèrent la satisfaction cette demande sociale accrue comme un gage de leur victoire face à des concurrents. Ils ne lésinent pas sur les moyens et se livrent même parfois une bataille de moyens financiers investis en circonscription. En conséquence, se faire élire devient synonyme de donner, alors que voter suppose nécessairement de recevoir.

Les résultats sortis des urnes sont un coup rude pour le Maïdan et ses activistes. Dur d’accepter la victoire de celui que l’histoire toute récente de l’Ukraine devait plonger dans l’oubli. Dur aussi de se rendre à l’évidence de la prégnance sur le terrain d’anciennes conceptions et pratiques politiques. Dur, enfin, de supporter le cynisme débridé de la direction du Bloc de Petro Porochenko qui avait accepté de jouer la carte de la connivence avec Oles’ Dovhyï. C’est d’ailleurs sur la liste électorale de ce parti que nos trois « gardiens » du Maïdan —Mustafa Nayyem, Serhyï Leschenko et Svitlana Zalishchuk— se sont faits, eux-mêmes, élire au Parlement.

Cependant, leur détermination d’œuvrer, par leur implication en politique, aux nouvelles conceptions de la chose publique n’en est pas ébranlée. En sa nouvelle qualité de député de la Rada suprême, Mustafa Nayyem a pris un engagement en ce sens. Via Facebook, comme d’habitude, son principal outil de communications avec le public : « J’aurai assez de patience et de ténacité pour suivre de près cette affaire de corruption. Je veillerais à ce que les coupables soient punis. Ma première requête d’élu portera d’ailleurs là-dessus ».

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Dans la circonscrition n°102, deux mondes s’entrechoquent

Deux mondes s’entrechoquent dans la circonscription électorale n°102, au centre de l’Ukraine. Le monde du Maïdan, de ses idéaux et de ses aspirations au renouveau politique. Et le monde de compromissions peu honorables, du clientélisme et de la corruption.

Ce dernier monde est celui d’Oles’ Dovhyï, 33 ans, candidat indépendant au scrutin parlementaire du 26 octobre prochain. Malgré son jeune âge, Dovhyï est un personnage  à la réputation sulfureuse. En sa qualité de secrétaire de la rada municipale de Kyiv, il a participé, entre 2006 et 2011, à la gestion calamiteuse de la capitale par l’ancienne équipe du maire L. Tchernovetskiï. Il a aussi dirigé des opérations d’attribution frauduleuse de vastes terrains constructibles à des promoteurs immobiliers, parmi lesquels ses propres sociétés. Dovhyï s’est ensuite distingué lors du scrutin parlementaire d’octobre 2012. Alors candidat à l’élection dans l’une des circonscriptions de Kyiv, il a offert des gratifications généreuses, tant financières que matérielles, à ses futurs électeurs. De l’argent, des paniers de denrées alimentaires, des appareils à tension au bras, etc. étaient alors échangés contre des promesses de soutien.

Deux ans plus tard, Dovhyï réemploie ces mêmes registres de la mobilisation électorale, comme s’il n’y avait pas eu de Maïdan. Or, ce n’est plus dans la capitale qu’il recherche l’onction populaire, mais dans l’un des districts de la région de Kirovohrad. En effet, par les temps de radicalité qui courent, sa candidature risquerait d’attiser des colères à Kyiv au point de lui faire courir le risque d’être envoyé dans un bac à ordures.

 La situation est différente dans les territoires ruraux du centre de l’Ukraine. Peu connu des populations, Dovhyï peut se refaire ici une « virginité » politique et prétendre que son passé n’était qu’une erreur de jeunesse. Erreur qu’il cherche d’ailleurs à compenser par son patriotisme, cet autre registre de mobilisation très en vogue, qui renvoie au financement de l’effort de guerre. Le marasme économique avec près de 40% de chômage dans la circonscription joue aussi à la faveur de Dovhyï car il stimule une forte demande sociale vis-à-vis de tout candidat à l’élection. Et c’est cette demande que Dovhyï s’emploie à combler. Il finance l’installation des terrains de jeux pour enfants, ainsi que des travaux de rénovation d’abris-bus ou de routes publiques, en mauvais état ici comme ailleurs. Pour lui, il ne s’agit que de la bienfaisance, même si celle-ci a lieu en période de campagne électorale. L’achat de voix se pratique également à large échelle. Le candidat ne lésine pas sur les moyens. Un billet de 200 hryvnya (près de 13 euros) est offert à tout électeur prêt à signer une sorte de contrat, sans engagement autre que moral, à « rejoindre l’équipe de campagne d’Oles’ Dovhyï».

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 Le monde idéaliste du Maïdan

En face, il y a le monde idéaliste du Maïdan et de ses activistes. Ils sont près d’une vingtaine à concourir à l’élection sur des listes partisanes afin de promouvoir, de l’intérieur, l’agenda des réformes. Parmi eux, le journaliste Mustafa Nayyem qui a été le premier, à lancer par Facebook, le 21 novembre 2013, l’appel à la mobilisation protestataire contre le refus du gouvernement de signer l’Accord d’association avec l’Union Européenne. Il y aussi le journaliste d’investigation Sergueï Leschenko et Svitlana Zalishchuk, fondatrice du mouvement Chesno (Honnêtement) qui évalue la transparence des pratiques parlementaires. Tous les trois figurent en positon éligible —n°18 pour Zalistchuk, n° 19 pour Leschenko et n°20 pour Nayyem[i]—de la liste partisane du Bloc de Petro Porochenko (BPP), donnée largement gagnante pour ce scrutin. Lire la suite

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